À chaque époque ses nos­tal­gies. En 2003, Mark Waters, réal­isa­teur de la comédie noire The House of Yes, était man­daté par Dis­ney pour dépous­siér­er Un ven­dre­di dingue, dingue, dingue, le roman de Mary Rogers déjà adap­té par le stu­dio à la fin des années 1970 avec Bar­bara Har­ris et Jodie Fos­ter. Leurs rôles y étaient repris par Jamie Lee Cur­tis, icône 80s alors en perte de vitesse, et la nou­velle égérie ado­les­cente du stu­dio, Lind­say Lohan, révélée dans À nous qua­tre de Nan­cy Mey­ers. Vingt-deux ans plus tard, voilà le remake devenu lui aus­si un objet culte pour les mil­lenials vieil­lis­sants, ex-ados bou­ton­neux désor­mais par­ents à leur tour. D’où cette improb­a­ble suite, quelques mois après une réadap­ta­tion musi­cale pas franche­ment heureuse de Loli­ta mal­gré moi, l’autre teen movie mémorable du duo Waters-Lohan. Le résul­tat est moins cynique qu’on pou­vait le crain­dre, mais moins réus­si qu’on pou­vait l’espérer.

Freaky Fri­day 2 symp­to­ma­tise en fait deux prob­lèmes récur­rents de ce type d’entreprise nos­tal­gique. D’un côté, il y a le mod­èle Juras­sic World, qui entend rejouer les morceaux de bravoure du film orig­i­nal tout en élar­gis­sant chaque fois un peu plus l’échelle des enjeux (plus de dinos de plus en plus gros). De l’autre, celui de And Just Like That (la suite de Sex and the City) : il s’agit de com­menter le fos­sé cul­turel qui sépare l’œuvre orig­i­nale des sen­si­bil­ités con­tem­po­raines. Dans le pre­mier volet, Tess (Cur­tis) et Anna (Lohan), une mère et sa fille inca­pables de com­mu­ni­quer, échangeaient par magie leurs corps et leurs exis­tences le temps d’une journée, et par­ve­naient par ce biais à com­pren­dre le point de vue et les souf­frances de l’autre. Ici, le dis­posi­tif n’est pas seule­ment repris, mais dédou­blé : Harp­er, la fille d’Anna (Julia But­ters) et Lily (Sophia Ham­mons), celle de son futur mari Eric (Man­ny Jac­in­to), échangent leurs corps avec Anna et Tess. Le prob­lème, c’est que le film n’est pas scé­nar­is­tique­ment à la hau­teur de cette infla­tion nar­ra­tive. Des cinq rela­tions que cette dernière sup­poserait d’explorer (mère-grand-mère, grand-mère-petites filles, mère-fille, mère-belle-fille, sœurs par alliance), une seule sem­ble vrai­ment investie par le réc­it : celle des deux sis­ters-to-be red­outant le mariage de leurs par­ents respec­tifs. C’est-à-dire celle que pren­nent en charge les deux stars du film orig­i­nal, qui ne lais­sent aux jeunes actri­ces que des miettes.

Le temps qui serait néces­saire pour dépli­er avec pré­ci­sion les rap­ports entre les qua­tre pro­tag­o­nistes est prin­ci­pale­ment employé à revis­iter le par­cours bal­isé par le film précé­dent : en gros, se ren­dre compte avec hor­reur qu’on a échangé son corps avec une autre, renou­vel­er sa garde-robe, s’autoriser une cure de mal­bouffe, faire du gringue à Chad Michael Mur­ray des Frères Scott et jouer du punk de super­marché avec ses copines. Quelques par­en­thès­es éléphan­tines sont ménagées dans ce pro­gramme pour com­menter les tra­vers du présent (quelques piques lancées à la parental­ité per­mis­sive et à la cul­ture de la bien­veil­lance), ou pour faire son mea cul­pa sur les erreurs du passé (l’ « exo­tique » magi­ci­enne chi­noise du pre­mier film est oppor­tuné­ment rem­placée par une voy­ante blanche et on apprend en pas­sant que sa fille restau­ra­trice est dev­enue une femme d’affaires à suc­cès). De là le sen­ti­ment d’un film assez ban­cal qui ne sem­ble retrou­ver que par inter­mit­tence le mélange de comédie bur­lesque et de mélo famil­ial dis­cret qui fai­sait toute l’étonnante réus­site de son prédécesseur.

Restent quelques petites astuces de mise en scène (notam­ment dans les séquences de body swap : au mou­ve­ment de grue acro­ba­tique du pre­mier film suc­cède un dou­ble panoramique ver­ti­cal à 360°) et des gags assez drôles, notam­ment ceux qui tour­nent autour du vieil­lisse­ment de Jamie Lee Cur­tis qui, dans la lignée de ses récents sec­onds rôles remar­qués, cabo­tine à fond les bal­lons. Sans doute aus­si le plaisir de retrou­ver (ailleurs que dans un télé­film Net­flix) la vivac­ité inquiète de Lind­say Lohan, dont les inter­pré­ta­tions con­va­in­cantes – chez Robert Alt­man ou Paul Schrad­er – ont trop sou­vent été éclip­sées par sa vie per­son­nelle. Et enfin, évidem­ment, cette émou­vante croy­ance qui sous-tend la fran­chise, selon laque­lle une famille peut guérir de tout pour peu que ses mem­bres soient capa­bles de se met­tre – au moins pour une journée – à la place les uns des autres.