À la tête d’une petite entre­prise famil­iale, une laver­ie qu’elle tente de main­tenir à flot, Eve­lyn Wang (Michelle Yeoh) doit com­pos­er avec son mari, qu’elle ne sup­porte plus, et renouer le dia­logue avec sa fille, une jeune adulte en quête de recon­nais­sance à qui elle n’a jamais su adress­er le moin­dre com­pli­ment. Un jour, en plein ren­dez-vous avec le fisc, elle plonge sans le savoir dans une faille inter­di­men­sion­nelle : un étrange indi­vidu, sous les traits de son mari, l’invite à tra­vers­er la brèche qui vient de s’ouvrir dans l’espoir qu’elle puisse sauver un mul­tivers au bord de la destruc­tion. Débute ensuite un bar­num vire­voltant et car­nava­lesque, mille-feuille scé­nar­is­tique où s’enchaînent les twists, les gags bur­lesques et les scènes de com­bat aux atours par­o­diques. Arrivant dans les salles français­es accom­pa­g­né d’une répu­ta­tion de film fou et hors norme, Every­thing Every­where All At Once suit, à y regarder de plus près, un pro­gramme finale­ment assez limpi­de : con­cili­er ciné­ma indépen­dant améri­cain et block­buster d’action, en adap­tant l’un des thèmes favoris du pre­mier (une sit­u­a­tion de crise qui pousse un groupe morcelé à réap­pren­dre à s’entendre) aux con­tours plus spec­tac­u­laires du sec­ond (celle d’Avengers et du film tout-en-un – all at once – avec un réc­it bras­sant en l’occurrence plusieurs gen­res et tonal­ités)[1].

Sou­vent trop lis­i­ble dans sa manière de join­dre ces deux bouts (à chaque clin d’œil à la cul­ture pop­u­laire répond une référence plus pointue, dans un tra­vail d’équilibriste cher­chant à con­tenter le plus grand nom­bre), ce rafis­to­lage cap­tive tout de même à cer­tains endroits. Au début de la sec­onde par­tie, inti­t­ulée « Every­where », un affron­te­ment à l’arme blanche voit par exem­ple deux pro­tag­o­nistes tra­vers­er plusieurs dimen­sions en un seul et même mou­ve­ment, pas­sant d’un décor à un autre dans les plis du mon­tage. Le film parvient alors à représen­ter ce qui l’anime : un sim­ple rac­cord peut couper un monde en deux et, dans le même temps, lier dif­férents univers en un seul. Autrement dit, explor­er le mul­tivers implique de faire l’expérience même du mon­tage – d’apprendre à vivre en rac­cord. Hori­zon pas­sion­nant, esquis­sé locale­ment avec entrain et ingéniosité (comme ces split-screens arbores­cents qui cisail­lent le cadre lorsque plusieurs chemins s’ouvrent à l’héroïne), mais qui hélas ne sert bien sou­vent qu’à nour­rir, à gros traits, la métaphore au cen­tre du réc­it : après s’être éparpil­lée dans les mailles du mon­tage (« Every­thing Every­where »), la famille divisée parvient enfin à s’unir lors d’un dénoue­ment siru­peux, où tout se résout de con­cert (« All at Once »). Dom­mage qu’un film obnu­bilé par l’infinité ver­tig­ineuse des pos­si­bles se révèle, sous sa sur­face ruti­lante, aus­si con­venu et prévis­i­ble.

Notes

Notes
↑1 Le film est co-pro­duit par A24 et les frères Rus­so.