Une jour­nal­iste un peu étriquée est chargée d’écrire un arti­cle sur les étu­di­antes ven­dant occa­sion­nelle­ment leur corps. Pas avare de mis­es en abyme sur les arti­fices qui feraient des actri­ces des pros­ti­tuées mod­ernes, la réal­isatrice polon­aise ne choisit pour­tant que trop rarement le bon angle pour traiter son sujet. Reste le por­trait d’une bour­geoise égo­cen­trée finale­ment pas très intéres­sant.

Pour son qua­trième long-métrage, Mal­go­s­ka Szu­mows­ka tenait un beau pro­jet finale­ment assez ambitieux : à tra­vers l’enquête menée par Anne (Juli­ette Binoche), une jour­nal­iste des beaux quartiers, auprès de deux étu­di­antes se livrant à la pros­ti­tu­tion occa­sion­nelle, la réal­isatrice souhaitait prob­a­ble­ment se don­ner l’occasion de porter un regard inédit sur les actri­ces qui, au tra­vers de mis­es en abyme plus ou moins inspirées, seraient les nou­velles pros­ti­tuées des temps mod­ernes. Offrant leur corps sur grand écran dans des sit­u­a­tions par­fois dégradantes, celles-ci feraient plus ou moins la même chose que les pro­fes­sion­nelles du sexe, met­tant leurs cara­paces au ser­vice de fan­tasmes (par­mi lesquels le désir pro­jeté du spec­ta­teur) dont elles ne seraient que l’instrument, la voie d’accès. Argu­ment ultime, le maquil­lage (et toutes sortes d’artifices ves­ti­men­taires) soulign­erait le dou­ble-jeu, l’entrée en scène de ces femmes qui peu­vent gom­mer leurs yeux creusés, leurs rides nais­santes (Juli­ette Binoche) ou leur vis­age acnéen (Joan­na Kulig) pour devenir de véri­ta­bles vis­ages-écrans capa­bles de vam­piris­er la caméra.

L’idée aurait pu accouch­er d’un beau film, d’autant plus que l’expérience passée de doc­u­men­tariste de la réal­isatrice lui per­met de ne pas trop s’encombrer de ressors soci­ologiques lorsqu’elle dresse le por­trait des deux jeunes pros­ti­tuées, inter­prétées sans fausse note par Joan­na Kulig et Anaïs Demousti­er. Cela donne d’ailleurs lieu à quelques jolies scènes menées avec un déli­cat mélange de ner­vosité et de fébril­ité asso­ciant con­fes­sions et ren­con­tres avec les clients par­fois improb­a­bles, celles-ci ne som­brant heureuse­ment pas dans un exo­tisme qui poserait le spec­ta­teur en posi­tion de juge. Pour­tant, cela ne suf­fit pas à combler les gros prob­lèmes d’écriture de l’ensemble du pro­jet qui ne trou­ve jamais le point d’équilibre (pour­tant recher­ché) entre ces deux affranchies et la jour­nal­iste qui mène l’enquête, elle-même étriquée dans un con­fort bour­geois dont on devine (de manière bien trop évi­dente) qu’il est syn­onyme de frus­tra­tion sex­uelle et d’une mécon­nais­sance de ses pro­pres désirs.

C’est pour­tant ce pen­dant qui a mal­heureuse­ment la préférence de Mal­go­s­ka Szu­mows­ka, se reposant sur une Juli­ette Binoche qu’on aura rarement vue aus­si mau­vaise. Elle étire le film en longues scènes dénuées d’intérêt où la jour­nal­iste s’évertue à pré­par­er le dîn­er mondain de son mari, telle une Mrs Dal­loway des temps mod­ernes qui serait brusque­ment con­fron­tée à la vacuité de son exis­tence régie par les con­ven­tions avec, en écho loin­tain, ces deux jeunes femmes qui ont osé vivre jusqu’au bout leur duplic­ité. On n’est pas loin du fan­tasme petit-bour­geois embar­ras­sant dans ce qu’il trahit des inten­tions de la réal­isatrice à tra­vers ce per­son­nage dont l’évidente gaucherie relève surtout d’un prob­lème de direc­tion d’acteurs. Cela donne lieu à quelques pas­sages pénibles parce qu’ils don­nent le sen­ti­ment qu’ils sont oblig­és (la scène de mas­tur­ba­tion sur le sol de la salle de bain), tuant dans l’œuf ce pro­jet qui ne man­quait pour­tant pas de poten­tiel. À l’image de l’article écrit par Anne (et dont l’évidente médi­ocrité saute aux yeux dès qu’elle pose une ques­tion à ses deux parte­naires), Elles aurait prob­a­ble­ment gag­né en hon­nêteté à s’ap­pel­er « Elles et Moi » tant la démarche révèle un égo­cen­trisme qui n’est jamais mis au ser­vice de la forme.