Alors que la tra­duc­tion d’un titre peut sou­vent agir comme un miroir défor­mant, trans­former une poignée de mots en une car­i­ca­ture aus­si peu pré­cise qu’une restau­ra­tion de Cecil­ia Giménez, celle du qua­trième long-métrage de Mał­gorza­ta Szu­mows­ka a le grand mérite d’être non seule­ment fidèle à la ver­sion orig­i­nale (W imię… , “au nom de…”), mais égale­ment de présen­ter d’un même coup les deux faces de cet élé­gant film sur le tiraille­ment : en citant l’un des plus célèbres apho­rismes de Saint Augustin, “Aime et fais ce que tu veux”, le titre français s’avère être le via­tique idéal pour abor­der le dilemme déchi­rant d’Adam, jeune prêtre attiré par un garçon égale­ment épris de lui et, de ce fait, bal­lot­té entre le com­man­de­ment (“aime”) et la per­mis­sion (“fais ce que tu veux”) – entre l’en­gage­ment sac­er­do­tal et le désir amoureux. D’une cer­taine manière, on pour­rait s’a­muser à détourn­er le titre d’un autre film (bien dif­férent…) et par­ler de la loi de l’at­trac­tion, cette règle de vie (céli­bat et absti­nence) à laque­lle Adam a accep­té de soumet­tre ses sen­ti­ments et que le film ne cherche, bien heureuse­ment, jamais à souiller mais à expos­er dans toute sa dou­ble com­plex­ité : l’amour divin et la lib­erté indi­vidu­elle.

Tourner le dos au fait divers…

L’at­ti­rance d’un prêtre pour un jeune homme… Avec un tel sujet, Aime et fait ce que tu veux aurait pu n’être qu’une dia­tribe hys­térique de bouf­feur de curés, s’a­ban­don­nant au sor­dide com­plaisant du fait divers adap­té à l’écran. Au lieu de cela, Mał­gorza­ta Szu­mows­ka, que l’on a déjà vu s’in­téress­er avec moins de finesse à la dialec­tique entre frus­tra­tion et épanouisse­ment sex­uels dans Elles, offre un film solaire qui, mal­gré quelques hoquets maniéristes et un par­cours un brin bal­isé, réus­sit ce qui man­quait sur ce thème trop vite cou­vert d’anathème : une œuvre pudique, plus occupée par la beauté d’un amour dif­fi­cile que la laideur du scan­dale facile.
Caméra à l’é­paule, la réal­isatrice enreg­istre la vie du cen­tre pour mineurs délin­quants dirigé par Adam. Sans trop d’in­sis­tance, la mise en scène laisse éclore la fas­ci­na­tion mutuelle entre le prêtre et Lukasz au milieu des activ­ités du groupe, tout en y infil­trant les indices d’une irré­press­ible force dra­ma­tique. Car, même la plus banale scène quo­ti­di­enne con­tient, en germe, les élé­ments indi­quant que la pas­sion nais­sante se heurtera à la vio­lence des rap­ports soci­aux. Mał­gorza­ta Szu­mows­ka tra­vaille notam­ment beau­coup sur la manière dont les jeux (foot, con­cours de plon­geons, chamail­leries a pri­ori inno­centes…) virent pro­gres­sive­ment au défi vir­il pri­maire avant de dégénér­er et de bas­culer vers le drame.

… et accueillir les genres

Comme un chapelet qui inter­cale un “Notre Père” au milieu de dix “Je vous salue Marie”, Aime et fais ce que tu veux con­tient quelques enclaves où le lan­gage ciné­matographique change de reg­istre : entre les enchaîne­ment de séquences tournées caméra à l’é­paule, quelques emprunts à l’im­agerie pro­pre dif­férents gen­res du ciné­ma améri­cain sur­gis­sent plus ou moins dis­crète­ment. Adam évac­uant sa frus­tra­tion en courant à tra­vers les bois partage, dans cet élan foresti­er, un point com­mun avec les hommes-mon­stres des films d’hor­reur (cf. Le Loup-Garou de Lon­dres de John Lan­dis) ; tout comme le panora­ma grand angle, fil­mant depuis une grue un autre jog­ging du prêtre, et l’épicerie som­maire­ment con­stru­ite en planch­es de bois au milieu d’une rue pous­siéreuse ren­voient à cer­tains lieux com­muns du west­ern. Ces clins d’œils semés à quelques points du film vien­nent aigu­is­er le sen­ti­ment d’une vio­lence con­tenue par les deux amants (et, tout par­ti­c­ulière­ment, lorsque Lukasz con­tem­ple avec rage les flammes dévo­rant l’épicerie à laque­lle il a mis feu après le trans­fert d’Adam) ; tout comme ils témoignent d’une ouver­ture bien­v­enue vers un ciné­ma hybride, ten­tant furtive­ment un rap­proche­ment entre l’oc­ca­sion­nelle pudeur européenne et l’ef­fi­cac­ité améri­caine.