Dans une scène de La Douleur, Mar­guerite (Mélanie Thier­ry) arpente les rues désertes d’un Paris encore occupé mais où poindra bien­tôt l’horizon de la Libéra­tion. Sa voix, qui repro­duit le phrasé durassien, à l’in­star d’Em­manuelle Riva dans Hiroshi­ma mon amour, se super­pose à sa marche. Lorsqu’elle dit “Le bruit de la rue sem­blait se feu­tr­er”, c’est une Mar­guerite entourée de flou qui appa­raît à l’écran. Lorsqu’elle dit qu’elle s’avance sur la chaussée, c’est ce que fait le per­son­nage à l’écran, son­née, en proie au doute. Robert, son mari envoyé dans un camp de con­cen­tra­tion, est-il vivant ? Va-t-il un jour revenir ?

La Douleur est un drôle de cas d’adaptation, à la fois éloigné de “l’équivalence”[1] que Truf­faut fustigeait dans son arti­cle “Une cer­taine ten­dance du ciné­ma français” mais qui, par sa fidél­ité à la let­tre et à l’esprit de l’œuvre de Duras, cède par­fois à la ten­ta­tion de l’illustration. Du pre­mier plan jusqu’au dernier, Finkiel se fixe un cap : s’arrimer au regard de son héroïne, s’enrouler autour d’elle (de sa nuque, de ses cheveux, de ses yeux) pour explor­er l’intériorité de sa souf­france, cette attente infer­nale qui pèse pen­dant des mois sur les épaules de la jeune femme. Si cette obsti­na­tion pour­rait être le mérite du film, la trace d’une écri­t­ure tenue et pré­cise, elle prend toute­fois la forme d’un mou­ve­ment tau­tologique qui pré­sup­pose que l’accès à l’intériorité ne peut se faire que si l’on se rap­proche le plus pos­si­ble de son sujet : il faut filmer Mar­guerite de très près, retran­scrire son regard, voire même dis­soci­er la Mar­guerite qui observe (l’écrivaine) de celle qui agit (le per­son­nage) dans des scènes où, très lit­térale­ment, Mélanie Thier­ry se dédou­ble à l’écran. Le flou qui entoure Mar­guerite retran­scrit bien enten­du l’expression de son incer­ti­tude, le voile qui s’abat sur ce qui l’entoure, mais le procédé pâtit juste­ment ce que ce flou incar­ne une toile vierge sur laque­lle on pro­jette ce que l’on veut pour col­or­er la scène et lui don­ner sa teneur : la voix de Duras, évidem­ment, mais aus­si cette musique dis­so­nante dans laque­lle baigne le film et qui force la note malaisante que le cinéaste tend à don­ner au quo­ti­di­en de cette femme han­tée par l’absence. Le flou, plus qu’un choix d’écriture fort, tient ain­si d’un sys­té­ma­tisme qui rabat sur la clarté du texte une impré­ci­sion per­ma­nente des images, dans une recherche para­doxale de la pro­fondeur (lit­téraire) par la restric­tion même de la pro­fondeur (ciné­matographique).

Le charme du serpent

L’échec du film est dès lors logique : si Finkiel suit son cap en mon­trant bien que la fameuse “douleur” est une glaise que l’on malaxe jour après jour, et dont la puis­sance dévas­ta­trice n’est pas sans sécréter un par­fum qui provoque la dépen­dance et isole du reste du monde, il se retrou­ve le nez dans le guidon, à fig­ur­er les sen­sa­tions éthérées de son per­son­nage. C’est oubli­er que le ciné­ma est une forme d’art qui per­met d’extérioriser la sub­jec­tiv­ité des per­son­nages – par le cadre, par la découpe, par la place que chaque chose occupe dans l’espace. Pas éton­nant, donc, que la seule réus­site du film tient au per­son­nage de Pierre Rabier, le polici­er de la Gestapo cam­pé par un Benoît Mag­imel dont le jeu rap­pelle ses rôles chez Chabrol (La Demoi­selle d’honneur) ou Haneke (La Pianiste). Salaud au charme rep­tilien, il est l’objet du regard de Mar­guerite et pos­sède donc un rap­port au plan qui per­met l’irruption de ce qui se trou­ve à l’extérieur, comme dans cette scène où il se fau­file l’air de rien au milieu d’un attroupe­ment pour susurrer quelques mots à l’oreille de la jeune femme.

Notes

Notes
↑1 Équiv­a­lence que le cri­tique définis­sait ain­si : “Ce procédé sup­pose qu’il existe dans le roman adap­té des scènes tourn­ables et intourn­ables et qu’au lieu de sup­primer ces dernières (comme on le fai­sait naguère) il faut inven­ter des scènes équiv­a­lentes, c’est-­à-­dire telles que l’au­teur du roman les eût écrites pour le ciné­ma.”