D’un film à l’autre, c’est un peu le Lelouch pour les Nuls, un méga-zap­ping de 90 min­utes qui racon­te la belle his­toire d’un cinéaste gâté qui n’a eu de cesse de jouer au chat et à la souris avec le pub­lic et la cri­tique. Un doc­u­men­taire à la pre­mière per­son­ne où Claude se fait juge de lui-même pour les cinquante ans des pro­duc­tions Films 13. De l’auteur d’Un homme et une femme, rien de sur­prenant. Mais le doc­u­men­taire souf­fre par­fois d’une totale sub­jec­tiv­ité qui empêche un vrai recul cri­tique et une mise en per­spec­tive qui n’aurait pas été inin­téres­sante sur la ques­tion du ciné­ma pop­u­laire.

Lelouch aime entour­er ses films de petites légen­des[1]. Ain­si, D’un film à l’autre n’était pas des­tiné à une sor­tie en salles. À l’o­rig­ine du pro­jet, il y avait avant tout l’en­vie de laiss­er un témoignage à ses enfants et à sa famille, de leur racon­ter son itinéraire d’un cinéaste gâté (pour repren­dre le titre de l’au­to­bi­ogra­phie de Lelouch sor­tie il y a quelques années). Mais, les Films 13, sa mai­son de pro­duc­tion, fêtant cette année leurs cinquante ans, un film en forme d’hom­mage en ciné­mas­cope sur grand écran était donc jus­ti­fié. Il y a donc eu JLG par JLG, il y a main­tenant Lelouch par Lelouch. Point de mon­tage auda­cieux à la Godard cepen­dant. En con­teur pop­u­laire, le cinéaste bal­aie sim­ple­ment et chronologique­ment l’ensem­ble de sa car­rière, jux­ta­posant les images de ses pro­pres films aux dépens d’autres œuvres pro­duites par les Films 13. Seul Molière d’Ar­i­ane Mnouchkine a droit aux hon­neurs de la rétro­spec­tive. Les plus oubli­ables Entre adultes, faible mari­vaudage de Stéphane Brizé, et Nos amis les Ter­riens de Wer­ber sont quant à eux… oubliés !

On le sait, Lelouch divise : entre les incon­di­tion­nels qui le suiv­ent (quoique ces dernières années, avec l’af­faire des Parisiens, cette adhé­sion du pub­lic se soit quelque peu érodée) et ceux qui n’y voient que naïveté, répéti­tion, roman de gare… Dans une moin­dre mesure, il pâtit un peu d’une répu­ta­tion à la Luc Besson auprès des cinéphiles et de tous les a pri­ori qui ger­ment dès qu’il est ques­tion de films pop­u­laires. Der­rière ce doc­u­men­taire, il y a très cer­taine­ment un pied de nez fait à l’en­con­tre de cette cri­tique qui n’a jamais été ten­dre avec lui (sous-enten­du : qui ne l’a jamais vrai­ment com­pris) et qui de toute façon n’au­rait rien entre­pris sur lui[2]. C’est ce qui peut expli­quer ce par­ti pris de totale sub­jec­tiv­ité, à la fois force et faib­lesse du doc­u­men­taire. On aurait aimé qu’il donne la parole à des acteurs ou des proches col­lab­o­ra­teurs, his­toire d’avoir un peu de recul sur son tra­vail. Certes, le cinéaste n’est pas tou­jours ten­dre avec son pro­pre tra­vail. Cepen­dant, la cri­tique est tou­jours plus facile quand elle est maîtrisée, qu’elle provient de soi et non de l’extérieur. Mais bon, après tout, Lelouch pro­duit, Lelouch écrit, Lelouch filme (c’est d’ailleurs l’un des rares cinéastes à avoir longtemps cadré lui-même ses films). Qui mieux que Lelouch pou­vait se racon­ter ?

Il serait faux, en tout cas, de penser que Lelouch cherche, avec D’un film à l’autre, une nou­velle recon­nais­sance. Cette auto-ciné-biogra­phie est sim­ple­ment en par­faite cohérence avec son auteur et par­faite­ment lis­i­ble pour le pub­lic. Il offre ain­si une intro­duc­tion à son œuvre qui donne sou­vent, il faut le recon­naître, envie de (re)découvrir cer­tains de ses films. De fait, le cinéaste voit sa fil­mo­gra­phie comme un bolide lancé à cent à l’heure, avec son lot de déra­pages et de repris­es de con­trôle. Pour appuy­er cette idée, il pro­pose en ouver­ture plus de cinq min­utes d’un court-métrage inédit, un long plan séquence en caméra sub­jec­tive où le cinéaste expéri­men­ta­teur s’est don­né comme mis­sion de tra­vers­er Paris un dimanche matin, d’une traite et sans s’ar­rêter aux feux rouges. (Notons que l’on retrou­ve un plan-séquence presque iden­tique dans Le Chat et la Souris, film avec Michèle Mor­gan et Serge Reg­giani). Il n’hésite pas ain­si à point­er du doigt les ratés de sa fil­mo­gra­phie comme Un homme qui me plaît ou encore Un homme et une femme, vingt ans déjà suite de son plus grand suc­cès mais dont la struc­ture com­plexe a pu dérouter le pub­lic. Il passe par con­tre beau­coup plus rapi­de­ment sur les échecs suc­ces­sifs ren­con­trés à la fin des années 1990, comme Hasards ou coïn­ci­dences et Une pour toutes, films moins défend­ables ? Plus intéres­sante est la manière dont il met en per­spec­tive ces échecs artis­tiques ou publics comme moteurs dans la nais­sance de ses grands suc­cès publics. Un homme et une femme, Itinéraire d’un enfant gâté, Roman de gare ont ger­mé dans des péri­odes de remise en cause et de néces­sité, pour la survie des Films 13, de pro­duire une œuvre qui fédère.

S’il y a une chose que véhicule bien D’un film à l’autre, c’est en tout cas le véri­ta­ble amour de Lelouch pour le genre humain et pour les acteurs. Con­traire­ment à cer­tains cinéastes de la Nou­velle Vague qui ont sou­vent, avant le réel, le ciné­ma comme pre­mière référence[3], il use de la caméra comme d’un instru­ment. Elle est à la fois actrice et médi­atrice d’ex­péri­men­ta­tions sur la matière humaine. Des expéri­men­ta­tions qui ont sou­vent un même point de départ – un homme, une femme – et un même but : ten­ter de trou­ver le mode d’emploi des rela­tions amoureuses. Dans cette logique, chez Lelouch, l’ac­teur n’est pas un sim­ple exé­cu­tant, mais il y amène aus­si son expéri­ence, son vécu. D’ailleurs, la gram­maire ciné­matographique de Lelouch assez sim­ple (prédilec­tion pour le plan-séquence, alter­nance gros plans/plans larges) favorise cette ouver­ture d’e­space d’im­pro­vi­sa­tion où l’ac­teur pour­ra se sen­tir en con­fi­ance et dépass­er le sim­ple jeu. For­cé­ment, ce par­ti pris sans filet est beau­coup plus aléa­toire car il laisse place au hasard et à la pos­si­bil­ité que, comme dans la vie, l’alchimie ne prenne pas[4]. Ce fut le cas notam­ment sur le film À nous deux, où le duo Deneuve et Dutronc don­naient à Lelouch l’im­pres­sion de jouer côte à côte sans jamais vrai­ment se ren­con­tr­er. Mais elle peut don­ner aus­si lieu à des mir­a­cles. On passera sur l’anec­dote de Luchi­ni désta­bil­isé par Tapie lors d’une scène semi-impro­visée pour retenir l’ex­trait choisi des Mis­érables avec Annie Girar­dot. Filmée sobre­ment en gros plan, l’ac­trice (qui a obtenu un césar pour ce rôle) livre une presta­tion trou­blante où l’on ne sait plus si c’est la mère Thé­nardier ou la femme Girar­dot qui s’adresse à nous.

Pas sûr que D’un film à l’autre fasse vir­er de bord les réfrac­taires de Lelouch, sûre­ment agacés par ce trop-plein de sub­jec­tiv­ité. Ces derniers pour­ront néan­moins se rat­tach­er aux anec­dotes sur ses débuts quand il était reporter puis assis­tant de Mikhaïl Kala­to­zov sur le film Quand passent les cigognes. Ils retien­dront que Lelouch a aus­si clipé les icônes yé-yé dans de nom­breux sco­pi­tones – ce qui a sûre­ment cul­tivé son goût pour la musique (Fran­cis Lai est un peu son Michel Legrand) et pour les chanteurs/chanteuses pop­u­laires. Ils ver­ront aus­si un témoignage fort, les derniers essais de Patrick Dewaere pen­dant les répéti­tions d’Édith et Mar­cel, juste avant son sui­cide. Les fidèles du cinéaste, quant à eux, se lais­seront embar­quer dans ce voy­age hom­mage. Et devant le kaléï­do­scope d’im­ages de tous les grands acteurs et actri­ces qui ont joué dans ses films (c’est le même mon­tage qui était à la fin de Ces amours-là, pen­dant “fic­tif” du doc­u­men­taire), on se dit quand même que cet homme a con­nu de belles his­toires et nous a offert de belles ren­con­tres.

Notes

Notes
↑1 Prenons Roman de gare par exem­ple : pour se pro­téger des attaques de la cri­tique, il avait d’abord tourné le film avec un pseu­do avant de révéler la supercherie.
↑2 Comme il le rap­pelle, il en a fait les frais dès son pre­mier film, quand un jour­nal de l’époque titrait “Retenez bien son nom… vous n’en enten­drez plus jamais par­ler.” Plus tard, c’est une con­ver­sa­tion avec Truf­faut (alors aux Cahiers du Ciné­ma) qui serait à l’o­rig­ine d’un divorce avec les cinéphiles. C’é­tait au moment d’Un homme et une femme. À Truf­faut qui le félicite pour le film récom­pen­sé à Cannes et aux Oscars, Lelouch aurait répon­du : “Vous, cinéastes de la Nou­velle Vague, je vous dois beau­coup, car vous m’avez mon­tré ce qu’il ne faut pas faire.”
↑3 C’est le cas de nom­breux cinéastes de “l’in­ter­tex­tu­al­ité”, comme Bri­an De Pal­ma par exem­ple.
↑4 C’est ce qui le dif­féren­cie d’un Demy qui avait pour­tant, lui aus­si, le sens du pop­u­laire. En effet, chez le cinéaste nan­tais, la phase de pré­pa­ra­tion de tour­nage était très impor­tante, le jeu, les mou­ve­ments des acteurs étaient calés telle une choré­gra­phie lais­sant peu de place sur le plateau à la spon­tanéité.