Un homme et une femme met en scène la ren­con­tre et l’amour nais­sant entre Anne et Jean-Louis, tous deux veufs, par­ents respec­tifs d’une petite fille et d’un petit garçon en pen­sion­nat à Deauville à qui ils ren­dent vis­ite les fins de semaine. Cela com­mence alors qu’Anne, sur la jetée, racon­te à sa fille la fin du Petit Chap­er­on rouge, avant que Jean-Louis la rac­com­pa­gne en voiture à Paris : prélude à l’his­toire d’amour qui con­stitue le cœur du film de Lelouch. Du con­te à la romance, il n’y a qu’un pas que le réal­isa­teur fran­chit avec déli­catesse, pour don­ner vie à ce qui est peut-être le fer de lance de son œuvre ciné­matographique.

Se jouer du cinéma

Le titre quelque peu min­i­mal­iste d’Un homme et une femme sug­gère une inten­tion pré­cise : celle de met­tre en valeur la force des moments anodins, du hasard et des sur­pris­es dont les ren­con­tres amoureuses se nour­ris­sent. Et de fait, mal­gré la grav­ité de son thème, le film de Lelouch se dis­tingue par sa légèreté, par le ton presque ludique qui l’anime. Il y a dans la démarche du cinéaste un air de jeu qui appa­raît dès son choix de met­tre face à face une scripte de ciné­ma et un pilote de course.

La référence au ciné­ma, bien présente, se fait d’abord sur un mode par­o­dique, comme nous le rap­pel­lent les pre­miers flash­backs où Anne se sou­vient des tour­nages avec son mari (avec une scène de west­ern comique à base de pis­to­let enrayé), ou encore les apartés d’un Jean-Louis qui joue tan­tôt les lords, tan­tôt les maque­reaux. Cepen­dant, et mal­gré le pou­voir d’imag­i­na­tion et d’é­va­sion qu’il lui attribue, le réal­isa­teur ne place pas le sep­tième art au cœur de son pro­pos, comme en témoigne la pre­mière scène où appa­raît Jean-Louis. On y voit le pro­tag­o­niste entr­er dans sa voiture, en mor­dant osten­si­ble­ment un cig­a­re, et deman­der à Antoine (son chauf­feur vis­i­ble­ment) de l’emmener au port, puis au kart, puis au golf, avant de s’emparer du volant et révéler au spec­ta­teur qu’An­toine est en réal­ité son fils. Der­rière l’al­lu­sion voilée au Bel­mon­do d’À bout de souf­fle, c’est une comédie en famille qui s’esquisse, plus intime : le ciné­ma n’est pas la vie, mais un jeu per­me­t­tant d’y accéder.

Quitte à choisir entre vie et art, Lelouch n’hésite pas, et cite à l’ap­pui l’anec­dote de Gia­comet­ti dis­ant qu’il sauverait du feu un chat plutôt qu’un Rem­brandt, quand bien même le chat devrait s’en­fuir. Pari tenu : c’est la nature fugace, impal­pa­ble des moments vécus qui est recher­chée ici. D’où une atten­tion toute par­ti­c­ulière portée au hasard et à la spon­tanéité, en com­mençant par le jeu d’ac­teur. Anouk Aimée et Jean-Louis Trintig­nant sem­blent con­stam­ment incités à impro­vis­er, du fait des échanges entre enfants et adultes et du choix de les faire jouer à con­tre-emploi, comme non-acteurs: on songe à la con­ver­sa­tion mali­cieuse où Jean-Louis inter­roge Anne sur son tra­vail de scripte et lui demande pourquoi elle n’a pas voulu être actrice.

Faire danser les images

Ce dynamisme se man­i­feste dans le style du réal­isa­teur : le cadrage sou­vent asymétrique, lais­sant pénétr­er dans l’im­age la lumière hors champ, fait ain­si appa­raître une plage de Deauville radieuse, comme hors du temps, que Lelouch n’hésite pas à faire con­traster avec les seg­ments caméras à l’é­paule qui suiv­ent fréné­tique­ment les cours­es de Jean-Louis. De fait, Un homme et une femme accorde moins d’im­por­tance à l’in­trigue qu’à un rythme visuel et sonore, où les décalages sont indices de poésie, notam­ment con­cer­nant la dichotomie entre des intérieurs filmés en noir et blanc et des extérieurs en couleur. De ce qui n’é­tait au début qu’une con­trainte budgé­taire, le réal­isa­teur fait l’un des ressorts dra­ma­tiques les plus mar­quants du film : les moments d’in­tim­ité entre les per­son­nages (en voiture, ou dans des apparte­ments) lais­sent place à des flash­backs qui rap­pel­lent la place du sou­venir et du temps intérieur au cœur même de l’ac­tion. Ain­si, alors que Jean-Louis par­ticipe au Grand Prix de Monte-Car­lo sur une Riv­iera gelée, Anne est dans le désert sur un set, puis à Paris. La fougue de l’un se jux­ta­posée aux moments d’in­tim­ité pen­sive que l’on perçoit chez l’autre. Ce qui advient aux pro­tag­o­nistes s’ef­face au prof­it de ce qu’ils ressen­tent, et c’est par ces con­trastes que leur deuil devient tan­gi­ble, à la manière de cette scène d’amour où les vis­ages en noir et blanc font soudain place aux sou­venirs de Anne, arrachée au désir par la force de son passé.

Et pour­tant, mal­gré ces gouf­fres, l’amour qui unit les deux per­son­nages prend des airs d’év­i­dence. Sa force réside alors dans l’in­tim­ité qui les unit et les mul­ti­ples gestes qui la font transparaître : les mains de Jean-Louis posées sur les yeux de la fille d’Anne, les par­ents ser­rant leurs enfants dans un seul man­teau, ou la voix d’Anne qui fait remar­quer à son amant la démarche iden­tique d’un homme et de son chien. De ce flux d’é­mo­tion, la musique, présence con­stante dans le film, parvient à ren­dre compte, Lelouch (auteur de plusieurs sco­pi­tones) faisant jouer l’esthé­tique du « clip » avec une effi­cac­ité sur­prenante, notam­ment dans la jux­ta­po­si­tion des textes de Pierre Barouh et des longs plans muets du vis­age des acteurs, ou dans le seg­ment con­sacré à la sam­ba, dont la joie innervée de tristesse incar­ne le sen­ti­ment dom­i­nant du film. Mais aus­si, et surtout, on retrou­ve cette émo­tion dans la petite musique de fond du film (chabad­aba­da, chabad­aba­da), déclinée avec des inten­sités divers­es qui vont des longs ralen­tis épou­sant les bat­te­ments de cœur jusqu’à la sac­cade finale où les pro­tag­o­nistes se retrou­vent sur la plage. Une petite musique qui, sans sur­prise, est le sou­venir le plus durable que le film nous laisse.