On ne demande pas à un doc­u­men­tariste de faire œuvre d’his­to­rien. Mais on pour­rait deman­der à Lam Lê, vis­i­ble­ment han­té par son sujet, d’être plus limpi­de au développe­ment de celui-ci. Mal­gré une pho­togra­phie flam­boy­ante, on peine par­fois à com­pren­dre les pos­es formelles de cette «longue nuit indochi­noise» : s’il n’est pas phago­cyté par les témoignages nom­breux et fort intéres­sants, Lam Lê l’est par la volon­té de les enrober esthé­tique­ment et nar­ra­tive­ment, et ajoute sans doute trop d’élé­ments extérieurs à cette mémoire pour la ren­dre tout à fait lis­i­ble.

Obsédée par la guerre d’Al­gérie, la France en oublie presque que d’autres décoloni­sa­tions ont eu lieu et que d’autres peu­ples ont été écartelés entre le désir d’é­man­ci­pa­tion et les luttes internes. Công Binh, qui reste davan­tage qu’un film de mérite, réveille cette mémoire enfouie par le petit bout de la lorgnette : celui des «ouvri­ers-sol­dats», volon­taires ou enrôlés de force dans les usines mét­ro­pol­i­taines, puis l’ar­mée, par­tis des riz­ières natales pour en dévelop­per d’autres, en Camar­gue. Dès les pre­mières images, Lam Lê se démar­que du reportage limpi­de en intro­duisant son sujet par un mon­tage d’in­stan­ta­nés et d’archives dont on ne con­naît pas la prove­nance. Et c’est sans doute le point faible du film : à force de mêler passé et présent, fic­tion et réel, témoignages et scènes de théâtre tra­di­tion­nel naïf, on en perd le fil, et on en oublie par­fois l’hu­main caché der­rière la forme. On ne fait pas un film avec un sujet. On ne fait pas non plus un film en enrobant son sujet de dif­férentes matières, de divers­es con­struc­tions qui font vire­volter les points de vue et trans­for­ment par endroits l’hom­mage aux hommes en céré­mo­ni­al filmique.

L’hom­mage, réus­si, est pour­tant présent : de l’in­tel­lectuel à l’ou­vri­er, du tra­duc­teur au médecin, tous sont fasci­nants. Ils rela­tent, face à la caméra bien­veil­lante, les mau­vais traite­ments du patronat, des supérieurs mil­i­taires, de la police, avant et pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Ces moments, dépourvus de tout sen­sa­tion­nal­isme, restent crus et hon­nêtes. Plus nom­breux dans la deux­ième par­tie du film, sans voix off, ils per­me­t­tent une com­préhen­sion humaine de l’ex­ploita­tion, une immer­sion dans la cul­ture des opprimés mais égale­ment dans les dis­sen­sions poli­tiques aux­quelles les Indochi­nois d’In­do­chine et de France ont été con­fron­tés – notam­ment à l’éter­nel com­bat entre trot­skystes et com­mu­nistes ortho­dox­es, un temps représen­tés par Hô Chi Minh, lui-même ancien ouvri­er en métro­pole. Rat­tach­er le con­texte général à des des­tinées indi­vidu­elles n’est jamais une mince affaire, et Công Binh, sur ce point, s’en sort hon­or­able­ment. Mais le doc­u­men­taire se veut trop bouil­lon­nant, trop com­plexe, et emprunte des chemins de tra­verse par­fois incom­préhen­si­bles pour met­tre tout autant en avant ses héros oubliés et les ficelles du dra­maturge.

Lam Lê, réal­isa­teur, pho­tographe, mon­teur, pro­duc­teur… ne se con­tente vis­i­ble­ment pas de son sujet : il veut faire le procès du colo­nial­isme. Grand bien lui fasse, mais les ouver­tures intel­lectuelles sem­blent faibles : cer­taines lec­tures de Fanon ou Césaire, presque naïves et util­isée comme de pures illus­tra­tions, n’ap­por­tent rien au moulin des témoignages. Le con­stant va-et-vient peu explicite entre passé et présent, France et Viet­nam, entre­tiens et scènes de recon­sti­tu­tion, gros plans sur des archives et pho­togra­phies qui ne sont jamais légendées méta­mor­pho­sent rapi­de­ment le désir de trans­mis­sion et de com­préhen­sion en volon­té d’être partout, et donc nulle part. On ne déchiffre pas non plus le sens de la présen­ta­tion nom­i­nale des inter­rogés si tar­dive – lors du générique de fin. On aimerait con­naître leurs noms, leurs âges, leurs tra­jec­toires uniques bien avant. Sans par­ler de manip­u­la­tion du sujet et des sujets, on peut par­ler de noy­ade de ces derniers dans un océan de références sur­volées et de péd­a­gogie trop démon­stra­tive pour être bien claire.