Les cinéphiles qui suiv­ent le par­cours de Jere­my Saulnier, et qui pour­ront — comme nous — avoir vu en Green Room la réal­i­sa­tion de promess­es for­mulées dans Blue Ruin, pour­raient avoir quelque rai­son de se sen­tir un peu trahis. Et cela n’au­rait rien à voir avec la ban­nière Net­flix sous laque­lle sort son nou­veau film (Net­flix, aubaine ou poi­son de la pro­duc­tion-dis­tri­b­u­tion ciné­matographique glob­al­isée ? le débat du moment reste ouvert). Aucun homme ni dieu rejoue le thème de la rel­a­tiv­ité de la sauvagerie entre l’hu­main et l’an­i­mal, con­frontant son sup­posé per­son­nage prin­ci­pal, un spé­cial­iste de la chas­se aux loups d’âge mûr et fatigué, à l’in­sond­abil­ité de la noirceur humaine dans une atmo­sphère désolée pro­pre à s’y prêter (au cœur de l’Alas­ka). Impliqué dans la décou­verte d’un crime odieux, dont l’i­den­tité du coupable ne fait guère de doute mais sur lequel plane une odeur de super­sti­tion locale, cet anti­héros étranger aux lieux, à peine acteur d’événe­ments qui le dépassent, doit faire la course con­tre deux autres chas­seurs, endur­cis et déter­minés à la vengeance, faisant fi de toutes les lois de la société, quitte à mas­sacr­er des policiers ou toute autre per­son­ne en tra­vers de leur chemin. C’est autour de l’un de ces deux adver­saires, Ver­non, qu’Aucun homme ni dieu trou­ve son vrai motif : homme tac­i­turne et impéné­tra­ble ayant servi effi­cace­ment en Irak, directe­ment con­cerné par le crime mais con­tenant sa douleur dans sa cara­pace de machine à tuer, il incar­ne de sa seule per­son­ne l’in­stinct de meurtre dans laque­lle l’hu­main pour­rait sur­pass­er la bête, mais aus­si l’im­pos­si­bil­ité pour autrui de l’ap­préhen­der (au point qu’à un moment de sa traque il arbore un masque de loup).

Brouillage des pistes

Si le per­son­nage illus­tre le pro­pos du film, il focalise aus­si ce que celui-ci a de prob­lé­ma­tique. Cela com­mence par ce pas­sage irakien qui le présente à l’écran (étrange trouée dans la froide atmo­sphère arc­tique entretenue dans le reste du film), où on le décou­vre alter­na­tive­ment comme un agent de mort sans états d’âme et comme un être doué d’un sens de la jus­tice — pas­sage lourd à la fois de sens et de dou­ble sens. Tout au long, dans un souci de ne pas paraître tranch­er dans sa lec­ture des per­son­nages et de la vio­lence qu’ils déchaî­nent, Aucun homme ni dieu oscille entre le flou volon­tariste et l’am­biva­lence jusqu’à la con­fu­sion. Ain­si voit-on l’im­péné­tra­ble Ver­non, con­di­tion­né depuis longtemps à la vio­lence froide (une vieille con­nais­sance le qual­i­fiera d’ailleurs de “pas nor­mal” depuis son enfance), s’al­li­er dans sa quête de vengeance avec un ami, un Natif, égale­ment touché par un crime sem­blable mais qui, lui, invoque libre­ment plusieurs raisons de traiter les autorités comme des enne­mis à abat­tre (paresse de l’en­quête, bar­rière intereth­nique). Saulnier et son scé­nar­iste (et col­lab­o­ra­teur fidèle) Macon Blair sem­blent vouloir mul­ti­pli­er à la fois les zones gris­es et les pos­si­bil­ités d’ex­pli­ca­tion aux actes extrêmes des per­son­nages, mais le tout finit par ne com­pos­er qu’une tapis­serie au flou m’as-tu-vu pour un pro­gramme de film de traque aux sin­gu­lar­ités exagérées, rel­e­vant moins un mys­tère qu’un manque de point de vue sur les hommes et leurs actes.

Grey Zone

C’est ain­si qu’Aucun homme ni dieu fait à l’ar­rivée l’ef­fet d’une bau­druche, dont on préfér­era retenir la décep­tion au regard de ce qu’on pou­vait atten­dre de Saulnier. Comme dans Blue Ruin et Green Room il joue, dans un décor à demi sauvage d’Amérique pro­fonde, sur les effets de sidéra­tion d’une vio­lence dont on pour­rait ne pas croire les per­son­nages capa­bles, de la liq­ui­da­tion bru­tale de per­son­nages qu’on croy­ait côtoy­er plus longtemps. Mais dans ces films précé­dents, ces effets s’ac­com­pa­g­naient d’une con­science par les per­son­nages de la dif­fi­culté d’ac­com­plir cette vio­lence et de la dévas­ta­tion char­nelle qui en résulte, dans un cadre où l’on ne pou­vait faire abstrac­tion ni du ver­nis de civil­i­sa­tion mod­erne ni de la sauvagerie intérieure de cha­cun — con­science qui rejail­lis­sait sur le spec­ta­teur. Or Aucun homme ni dieu ne retient que les effets, en fait une com­posante de l’am­biance cré­pus­cu­laire qu’il soigne (impres­sion­nante pho­togra­phie de ténèbres boréales à peine éclairées) en se rabat­tant sur une vague mytholo­gie autochtone, se fait thriller atmo­sphérique “à décon­seiller aux âmes sen­si­bles” mené avec savoir-faire par un cinéaste en tenue d’ar­ti­san de genre, mais dont les ini­tia­tives pour cul­tiv­er le mys­tère anthro­pologique ne font ici que ren­voy­er à une thé­ma­tique cliché dont la dialec­tique s’avère pour le moins fumeuse.