Jusqu’au reten­tisse­ment fes­ti­va­lier de Blue Ruin en 2013 (notam­ment à Cannes, à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs), on con­nais­sait surtout Jere­my Saulnier comme le chef opéra­teur doué des films de Matt Porter­field (Put­ty Hill, I Used to Be Dark­er). C’est là son sec­ond long métrage, qu’il a financé par le crowd­fund­ing. Il y livre une relec­ture ban­cale mais sincère et con­va­in­cante de sit­u­a­tions de films de genre.

Blue Ruin est ban­cal en ce qu’il sem­ble ten­ter deux films en un et qu’il y a un net déséquili­bre entre les deux. Il nous offre d’abord le spec­ta­cle de la vie mis­érable d’un vagabond au fond du trou en Vir­ginie, cher­chant sa nour­ri­t­ure dans les poubelles, avec pour seul domi­cile une voiture bleue déglin­guée. Quand on lui apprend que l’homme respon­s­able de sa déchéance est sor­ti de prison et retourné dans sa famille, le hobo — Dwight pour les intimes — se rase, renoue un moment avec la vie en société qu’il avait lais­sée fil­er, puis roule à tra­vers l’É­tat pour men­er une véri­ta­ble vendet­ta. Le pre­mier film dans Blue Ruin con­sis­terait en cette muta­tion : révéla­tion d’un vis­age sous une pilosité qui agis­sait comme un masque, décou­verte d’un passé hors champ ayant précédé le spec­ta­cle du présent, dif­fi­cultés à se réadapter à la société après avoir vécu dans sa marge. Or ce ver­sant-là, peut-être parce que ses prémiss­es tenaient avant tout sur des signes extérieurs osten­si­bles (la barbe, la voiture, les manières frustes), tourne court et s’estompe rapi­de­ment tan­dis que le sec­ond film dans Blue Ruin monte en inten­sité, comme si le pre­mier n’en était qu’une intro­duc­tion un peu sen­sa­tion­nal­iste (à l’in­star du matériel pro­mo­tion­nel qui table abon­dam­ment sur le faciès du vagabond).

Un meurtre est-il facile ?

Reste ce sec­ond film, le film de vengeance tor­turé. Saulnier entre dans le genre de manière con­sciente et inter­ro­ga­trice — mais à mille lieues d’un regard “méta”, que ce soit une déférence à l’his­toire de celui-ci ou un post­mod­ernisme taran­ti­noïde. Il part d’un pos­tu­lat très sim­ple et très salu­taire, d’une évi­dence que le ciné­ma, notam­ment hol­ly­woo­d­i­en, oublie sou­vent : même en Amérique, au pays du Deux­ième Amende­ment et dans un genre où la vio­lence est un acces­soire com­mun, il n’est pas si facile de tuer. Le cinéaste réha­bilite en spec­ta­cle les détails réal­istes, tech­niques et psy­chologiques, habituelle­ment nég­ligés et qui font que les actes de vio­lence jugés évi­dents à l’écran ne le sont pas tant que cela : le devenir-tueur de Dwight, venir à bout de ses cibles l’une après l’autre, devient un labeur ; plus générale­ment, au fil des meurtres, ce sont les iné­gal­ités de tous les per­son­nages dans l’usage d’une arme qui se font jour. Le tout est observé du point du plus faible, sou­vent dépassé par la vio­lence dans laque­lle il s’en­gage. En témoigne le moment le plus réus­si du film, jouant de l’e­space et du temps pour pren­dre son sens : tan­dis que Dwight est allongé par terre et tenu en joue par une de ses cibles, une déto­na­tion reten­tit, et une sec­onde entière s’é­coule avant qu’une balle tirée à longue portée fasse sauter la tête de l’autre. Tétanisé, Dwight entend alors la voix loin­taine de son ami hors champ qui vient de lui sauver la vie de manière rad­i­cale, une voix ter­ri­ble­ment sere­ine qui doit élever la voix pour deman­der : “Il y en a encore d’autres ?”

L’ap­proche n’est sans doute pas dénuée d’un léger sourire en coin, vu les quelques moments d’hu­mour noir qu’elle dis­pense face à ses per­son­nages de manieurs de flingues, tous niveaux d’ex­péri­ence con­fon­dus. Elle n’en est pas moins appré­cia­ble, par ses efforts de rap­procher les codes sen­ten­cieux d’un genre d’une vision plus humaine, plus frag­ile, sans leçons à don­ner sur la vio­lence (pré­ten­tion fréquente) mais pro­pre à ques­tion­ner l’im­age que nous en entretenons dans la fic­tion. À un moment, l’a­mi de Dwight lui présente fière­ment une pièce de sa col­lec­tion d’armes : le mod­èle de fusil d’as­saut util­isé dans L’A­gence tous risques, cette série des années 1980 à fort usage d’ex­plo­sions et de rafales sans cadavres, juste pour le show. Mais lui-même n’est pas dupe : lui et le spec­ta­teur ont bien gran­di depuis.