On avait lais­sé Syl­vain Chomet sur une œuvre de dessins ani­més plutôt agile, certes un peu replète, mais chaleureuse et poé­tique (Les Triplettes de Belleville). Avec Atti­la Mar­cel, le cinéaste passe aux pris­es de vues directes, et comme c’est sou­vent le cas[1] – citons cette année le cas Ari Fol­man –, son rap­port au réel s’éternise volon­tiers du côté des tics de l’animation. Il accuse tous les traits, force les gestes, étire les expres­sions, et emploie même une sorte de répéti­tiv­ité des mou­ve­ments qui con­fine à la roto­scopie : une façon de robo­tis­er les déplace­ments, de choré­gra­phi­er tous les corps, qui s’exprime surtout chez les deux sœurs Bernadette Lafont et Hélène Vin­cent, en cou­ple de vieilles filles façon rom­bières de Rochefort.

Tante Annie et tante Anna s’occupent donc de leur neveu Paul (Guil­laume Gouix, impec­ca­ble), pianiste lunaire et muet, grand ama­teur de chou­quettes, et orphe­lin. Dans le secret de son silence, une seule chose le préoc­cupe : retrou­ver les frag­ments per­dus de sa mémoire. Une per­son­ne peut juste­ment l’aider : madame Proust, voi­sine tim­brée pour­voyeuse de voy­ages dans le passé par le biais d’infusions psy­chotropes et de madeleines (vous l’avez ?). Quand Paul goûte à l’un de ces philtres, il s’embarque aus­sitôt pour les par­adis per­dus de son enfance ; pour­tant les images qui lui sont alors infligées nous gênent plus qu’elles nous bercent : leur euphorie solaire dégouline pâteuse­ment, trempe grasse­ment les corps, dans une résur­gence malade de Jacques Demy qui n’en aurait gardé que les tons les plus brûlés, une rougeur cramoisie et irres­pirable. La mor­bid­ité (mais une mor­bid­ité dont Chomet n’est certes pas tout à fait respon­s­able, le film ayant été achevé avant le décès de l’actrice) touche même ces séquences qui voudraient ressus­citer Bernadette Lafont en syn­chro­nisant sa voix rocailleuse et féline sur les lèvres d’une jeune actrice lui ressem­blant plus ou moins.

Un film de brocante ?

Comme mis à nu par les pris­es de vues live, ou trop vio­lem­ment exposé à la lumière, le goût de Syl­vain Chomet pour le film de bibelots et la fan­faron­nade nos­tal­gique ray­onne ici beau­coup moins que dans la tiédeur coton­neuse de l’animation : les effluves rances du ciné­ma de Jean-Pierre Jeunet afflu­ent régulière­ment, et pas seule­ment pour le rem­plis­sage d’accessoires ou l’évasion vieille France, mais aus­si dans une cer­taine défor­ma­tion des corps, grossis (on remar­que d’ailleurs le Jean-Claude Drey­fus de Del­i­catessen), tor­dus, cour­bés dans les diag­o­nales du cadre. À sa décharge, Chomet préfère encore le réc­it au vide-gre­nier, mais son film n’en est pas moins bour­sou­flé : enlisé dans une imagerie parig­ote en fin de course, dont la médi­ocrité cloue au sol la ten­ta­tion prousti­enne du scé­nario.

Guil­laume Gouix a beau, autant qu’il peut, rat­trap­er le résul­tat par toute la vibrante minu­tie de son inter­pré­ta­tion – plus proche de Buster Keaton que de Mr Bean, ce qui n’était pas gag­né dans un envi­ron­nement aus­si clow­nesque –, on n’a envie que d’une chose : refer­mer les rideaux sur le ciné­ma de Syl­vain Chomet, le ren­dre à la jolie pénom­bre de son ani­ma­tion. Ici, il se pétri­fie à la lumière du jour dans une dureté fer­railleuse, perd toute son ondu­la­tion, toute sa liq­uid­ité. Ce n’est jamais qu’une faute de goût vite oubliée, alors oublions : et espérons que le cinéaste aura plutôt sous le coude d’autres illu­sion­nistes.

Notes

Notes
↑1 Notons qu’il avait déjà aupar­a­vant réal­isé un des seg­ments de Paris je t’aime.