Pour son pre­mier long-métrage, récom­pen­sé au FID lors de son édi­tion de 2016, Djamel Kerkar investit le vil­lage d’Ouled Allal, vic­time de cette décen­nie noire (1991–2002) qui jeta le peu­ple algérien entre les feux croisés des islamistes et de l’État. Atlal est porté par un dou­ble mou­ve­ment : d’un côté, répon­dre à l’urgence d’enregistrer, en temps réel, sans écri­t­ure préal­able ni repérages, les vies de ces com­mu­nautés aban­don­nées des pou­voirs publics ; de l’autre, pren­dre tout le temps néces­saire pour faire remon­ter une parole enfouie comme l’eau d’un puits asséché par la poli­tique de la terre brûlée. Avec une extrême pré­cau­tion, Kerkar com­mence par approcher les habi­tants dans leurs tâch­es quo­ti­di­ennes, lesquelles alter­nent des travaux de maçon­ner­ie effec­tués avec les moyens du bord et la destruc­tion de verg­ers sans fruits, que le trau­ma­tisme a tétanisés, comme ceux qui les ont plan­tés.

Dix-sept ans après la « con­corde civile » décrétée par Boute­fli­ka, ces local­ités isolées de la Mitid­ja sont plongées en pleine dérélic­tion, privées des ser­vices de base qui se font pour­tant cru­elle­ment ressen­tir, la présence de l’État se résumant aux patrouilles d’une armée indif­férente, voire fan­toma­tique. Dans ce vac­u­um admin­is­tratif, imams et mosquées rem­plis­sent une fonc­tion struc­turante dans la vie de tous les jours. Les femmes, elles, sont délibéré­ment lais­sées dans le hors-champ des foy­ers, domaine dont elles ont la prérog­a­tive. « Il aurait fal­lu faire un tout autre film, tourn­er en intérieurs, avec une autre équipe et un dis­posi­tif dif­férent », a jus­ti­fié le cinéaste lors d’une con­férence de presse.

Pro­gres­sant par cer­cles con­cen­triques sur les ruines mêmes du hameau, Atlal guette avec une infinie patience (et un sens de la durée que d’aucuns jugeront exces­sif) les larmes qui finis­sent par irriguer les vis­ages minéraux de ces hommes à l’évocation de l’humiliation, de la ter­reur et des dis­pari­tions qu’ils ont endurées année après année. Et pour­tant, alors que le ver­rou des émo­tions finit par sauter chez les pères, ce sont les fils, nés en plein cauchemar, qui font fuser la nuit venue, sur fond de rap, une parole affranchie des non-dits, mag­nifique ordon­née de l’abscisse encore et tou­jours dévas­ta­trice de la guerre civile. Pour qui sait ce qu’il en coûte de déli­er la langue des Algériens sur ce sujet tabou, Atlal comble le vide lais­sé par les images longtemps inex­is­tantes d’un huis-clos à ciel ouvert. En l’absence d’un catal­y­seur dra­maturgique et métaphorique aus­si for­mi­da­ble que l’abattoir de Dans ma tête un rond-point, son impact paraî­tra peut-être moin­dre que le doc­u­men­taire choc d’Hassen Fer­hani. Il n’en fera pas moins obstiné­ment son chemin en nous, con­fir­mant au pas­sage l’éclatante vital­ité du ciné­ma algérien.