C’est une scène située vers la fin du film, une petite scène en apparence anodine qui ren­seigne toute­fois beau­coup sur le chemin par­cou­ru par Asako, jeune fille tirail­lée entre deux garçons au même vis­age. À ce stade du réc­it elle a déjà choisi, mais la réu­nion avec l’être aimé reste encore à accom­plir. En vis­ite chez des amis, assise dos au jardin, elle sig­nale à son hôte que la pluie com­mence à tomber, ce qui implique de retir­er de la corde à la linge les vête­ments humides qui sèchent à l’extérieur. Que racon­te la scène ? Qu’Asako a acquis la con­science qu’une ligne existe dans le plan (ici, la corde à linge qui cisaille l’arrière-plan) et que cette ligne guide l’action. Or dès la pre­mière séquence, où Asako ren­con­tre et tombe immé­di­ate­ment amoureuse du mys­térieux Baku, la ligne appa­raît comme le moteur de la dynamique du cou­ple, oscil­lant entre le rap­proche­ment (la fusion des deux corps aiman­tés l’un par l’autre) et l’éloignement (le spec­tre de la sépa­ra­tion entourant les allées et venues de Baku, corps dont la présence un peu éteinte sem­ble dès le départ comme nim­bée d’absence). Cette dynamique se recon­fig­ure cepen­dant à mesure que l’intrigue, truf­fée de petits virages par­fois très abrupts, gagne en com­plex­ité. Ain­si, alors que l’idylle débute à peine, voilà qu’une ellipse cham­boule le réc­it : Baku dis­paraît mys­térieuse­ment, deux ans s’écoulent et Asako ren­con­tre alors Ryohei, qui ressem­ble comme deux gouttes d’eau (du moins physique­ment) à son pre­mier amour. Plus mature, plus doux, mais aus­si moins énig­ma­tique, Ryohei est un être sans secret dont la seule présence trans­forme toute­fois Asako en une fig­ure han­tée, un peu inquiète quant à ce désir qui la gagne alors qu’elle se rap­proche du jeune homme. Avec ce nou­veau cou­ple, la dynamique de la ligne se voit dès lors rejouée dans une per­spec­tive cette fois-ci inverse au pro­logue : ce qui seg­mente l’espace que l’on partage à deux ne ren­voie plus à l’horizon de la fini­tude mais à celui du passé, qui dou­ble en creux la nou­velle ren­con­tre du sou­venir du pre­mier émoi amoureux.[1]

Avec le retour de Baku, le film fait néan­moins dévi­er le réc­it du réap­pren­tis­sage amoureux vers celui d’une crise au cours de laque­lle Asako parvient à cir­con­scrire la nature exacte de ses désirs. Pour ce faire, il lui faut d’abord appren­dre à voir la ligne, puis percer son dou­ble fond : la ligne n’est finale­ment plus com­prise comme la mar­que d’un partage entre deux hori­zons (la trace des amours d’antan et le spec­tre de la fini­tude à venir), mais appa­raît plutôt comme cernée par ces deux strates. Autrement dit, la ligne ne sépare plus mais con­stitue le cen­tre autour duquel s’organise la cir­cu­la­tion du désir et des pro­jec­tions sen­ti­men­tales : tenir la ligne et s’y con­fron­ter, c’est se plac­er là où le cou­ple existe, c’est entrevoir ce que recou­vrent les para­dox­es amoureux. Com­ment Asako s’y prend-elle ? Con­cer­nant l’amant délais­sé, elle lui dit au revoir en s’avançant vers la mer puis en longeant la plage, tan­dis que plus plus tard, elle con­tem­ple avec l’amant choisi la riv­ière qui coule devant eux. “C’est sale” lui dit-il, encore blessé par les hési­ta­tions de sa parte­naire. Mais Asako n’en a cure : elle peut désor­mais pleine­ment percevoir, au-delà des trahisons et des blessures sen­ti­men­tales, la beauté ambiva­lente de la ligne aqua­tique.

Notes

Notes
↑1 Une impres­sion ren­for­cée bien enten­du par la gémel­lité des deux garçons.