Le film doc­u­men­taire sur la danse est presque devenu un genre en soi. On se sou­vient des remar­qués La Danse, l’Opéra de Paris radio­scopie nat­u­ral­iste de notre insti­tu­tion nationale ou encore des Rêves dansants sur des appren­tis artistes qui s’immiscent sur les pas de Pina Bausch. Avec Le Cœur et le courage, Aran­txa Aguirre s’aventure sur l’après Béjart. Plutôt que de pro­pos­er un por­trait hagiographique du célèbre choré­graphe, la réal­isatrice se con­cen­tre sur l’héritage du Béjart Bal­let de Lau­sanne (créé en 1987) dont le danseur Gil Roman a repris les rennes. Entre douleur et euphorie, elle suit ain­si la créa­tion de la pre­mière choré­gra­phie orig­i­nale de la com­pag­nie après la mort du maître. Un doc­u­men­taire porté par une ten­sion qua­si épique, humaine­ment et artis­tique­ment pas­sion­nant.

« Il ne faut surtout pas rester tourné vers le passé. » C’est par cette cita­tion en voix off de Mau­rice Béjart que s’ouvre le doc­u­men­taire. Un cré­do que s’est don­né le Béjart Bal­let de Lau­sanne alors que la com­pag­nie pré­pare sa pre­mière créa­tion orig­i­nale quelques mois seule­ment après la mort du maître. Être dans le présent sans se réfugi­er dans la facil­ité d’une vision rétro­spec­tive, c’est aus­si le par­ti pris que s’est fixée Aran­txa Aguirre (elle con­naît bien Béjart notam­ment pour avoir suivi ses cours à l’École de Brux­elles) lorsqu’elle réalise Le Cœur et le courage. En par­faite cohérence avec ce refus de la nos­tal­gie, c’est plus l’héritage de Béjart que le choré­graphe lui-même qui est au cen­tre du doc­u­men­taire. Pour preuve, Béjart appa­raît très peu, si ce n’est au détour de quelques images d’archives. Dans la pre­mière par­tie du film, il reprend vie à tra­vers le témoignage de ceux qui l’ont côtoyé (beau­coup par­lent encore de lui au présent), par le biais d’images de ses créa­tions ou encore de pen­sées qu’il a pu avoir et qui son­nent comme des pro­fes­sions de foi artis­tiques. Évidem­ment, l’on pour­ra objecter que tous ces témoignages sont ori­en­tés et ne lais­sent pas la place à un con­tre­point cri­tique. Mais la présence de ces preuves d’amour uni­vo­ques et pas­sion­nées était sûre­ment néces­saire pour pren­dre pleine­ment con­science du poids lais­sé par Béjart et pour mieux appréhen­der le feu qui con­tin­ue d’animer sa com­pag­nie. Dans ce patch­work de voix, de musiques et de matéri­aux visuels, la réal­isatrice ajuste ain­si une par­ti­tion orig­i­nale qui per­met momen­tané­ment de touch­er la sym­phonie intime du choré­graphe, sym­phonie dont la réso­nance per­dure. Peu avare en bons mots, Sacha Gui­t­ry dis­ait que le silence qui suit l’écoute d’un morceau de Mozart, c’est encore du Mozart. À la vision de ce doc­u­men­taire on a bien le même sen­ti­ment : « Après Béjart, c’est encore du Béjart. »

Le Cœur et le courage racon­te aus­si l’histoire d’une trans­mis­sion ou com­ment un ancien élève, Gil Roman, se voit con­fi­er la lourde tâche de per­pétuer au sein du Bal­let de Lau­sanne l’esprit du choré­graphe tout en pro­posant de nou­veaux spec­ta­cles. Pas­sant du statut de danseur con­fir­mé (il a dan­sé plus de trente ans pour Béjart) à celui de jeune choré­graphe, Gil Roman se doit ain­si d’être à la hau­teur du maître, être fidèle à son lan­gage cor­porel tout en gar­dant à l’esprit l’ouverture que Béjart avait vis-à-vis de son pub­lic. Car il ne faut pas oubli­er que l’héritage de Béjart est uni­versel comme en témoigne la mise en par­al­lèle d’une inter­ven­tion de l’Impératrice d’Iran avec celle d’un chauf­feur de taxi. Peu à peu, le doc­u­men­taire se décen­tre peu à peu pour suiv­re les dernières semaines de répéti­tion de la pre­mière choré­gra­phie post-Béjart, un work in progress vite gag­né par l’angoisse, la pres­sion et la fatigue. A mesure que l’on se rap­proche du jour J, la réal­isatrice met tous les feux sur le fils spir­ituel, per­son­nal­ité com­plexe et pas­sion­nante qui a gran­di dans le soleil de Béjart et qui s’est vu offrir le plus beau (mais aus­si le plus lourd) des cadeaux.

D’un point de vue styl­is­tique, la démarche d’Arantxa Aguirre se démar­que de celle beau­coup plus posée de Fred­er­ick Wise­man. Il faut dire qu’en s’intéressant à une insti­tu­tion comme l’Opéra de Paris, Wise­man avait une matière qui pou­vait per­me­t­tre au réel de s’enregistrer patiem­ment par l’entremise de plans séquences. Avec le Béjart Bal­let de Lau­sanne, nous sommes face à une troupe en plein chaos artis­tique, une famille en voie de réan­i­ma­tion. Aran­txa Aguirre avoue elle-même qu’elle voit moins son doc­u­men­taire comme un film sur la danse que comme un film épique. Elle a d’ailleurs choisi un titre qui fait référence à un pas­sage de Don Qui­chotte : « Les enchanteurs pour­ront bien m’ôter la chance, mais le cœur et le courage, je les en défie. » Si la réal­isatrice aurait pu faire l’économie de cer­tains effets trop appuyés, elle parvient néan­moins très bien à traduire et à nous faire partager l’état de ten­sion qui ani­me la com­pag­nie et Gil Roman. Du fait des enjeux, le plaisir de danser et de créer n’est jamais très éloigné de la souf­france. Les corps sont mal­menés, poussés dans des états de fatigue extrême comme si c’était le seul moyen de touch­er l’exigence du maître et de l’approcher dans cet au-delà où il sied désor­mais. Au détour d’une répéti­tion, l’un des artistes avoue que c’est juste­ment en pous­sant le tra­vail physique dans ses extrêmes retranche­ments qu’ils peu­vent pro­pos­er quelque chose de nou­veau. Et quand la caméra feint un plan séquence, la con­ti­nu­ité de la scène répétée est soudaine­ment brisée par la blessure d’un danseur. Un défi envers la vie pour redonner souf­fle à un mort ; un com­bat où l’abandon sem­ble exclu.

Der­rière ce jusqu’au-boutisme, la réal­isatrice touche au plus pro­fond d’une com­pag­nie orphe­line qui, loin de vouloir s’affranchir de la fig­ure tutélaire du père, met suff­isam­ment de force et de con­vic­tion pour le ressus­citer et con­tin­uer à faire bat­tre son cœur. Lorsqu’à l’issue de la pre­mière représen­ta­tion les bravos sont cou­verts pro­gres­sive­ment par des pul­sa­tions, on se dit que le Béjart Bal­let de Lau­sanne a réus­si son pari.