Com­ment s’af­franchir d’une fil­i­a­tion écras­ante lorsque l’on veut réalis­er son pre­mier long métrage ? La réponse de Math­ieu Demy est courageuse : le mieux à faire, c’est de l’as­sumer. Quitte à mélanger mal­adroite­ment les gen­res et les références, et pren­dre le risque de se per­dre en cours de route. On ne s’é­ton­nera donc pas de crois­er Chiara Mas­troian­ni dans Amer­i­cano, qui plus est dans le rôle de la com­pagne, indé­cise mais patiente, du per­son­nage incar­né par Math­ieu Demy. Face à face, les progéni­tures de qua­tre légen­des absolues du ciné­ma, dont les chemins se sont croisés au gré des chefs‑d’œuvre de Jacques Demy (de Para­pluies de Cher­bourg en Demoi­selles de Rochefort ou Peau d’Âne) et des expéri­men­ta­tions loufo­ques du cou­ple Demy/Varda (L’Événe­ment le plus impor­tant depuis que l’homme a marché sur la lune, Les Cent et Une Nuits) : le pre­mier film de Math­ieu Demy s’a­muse dès sa scène d’ou­ver­ture à jouer sur les para­dox­es. Pour les petits héri­tiers des deux cou­ples roy­aux adulés par les cinéphiles, pas de chan­sons belles à pleur­er ni de glaneurs ou de glaneuses. Juste une scène d’amour crue et sèche, qui évac­ue en quelques sec­on­des la ques­tion qui brûle toutes les lèvres : non, ce ciné­ma-là n’est pas celui de papa.

Amer­i­cano est, en revanche, un peu plus proche de celui de maman. Il lui emprunte même quelques images : celles, mécon­nues, de Doc­u­menteur, film de 1981 tourné par Var­da avec des images d’archives du tout jeune Math­ieu, 9 ans à l’époque. Dans Amer­i­cano, ces extraits ont un autre sens : ils vien­nent racon­ter en flash-back l’en­fance du héros, Mar­tin, lors de vacances améri­caines chez sa mère, exilée à Los Ange­les après son divorce. On ne sait pas si pour Mar­tin, ces sou­venirs sont heureux ou douloureux. Un peu paumé, très en colère con­tre cette mère qui l’a aban­don­né et qui vient de mourir dans une Amérique qu’il ne con­naît plus, Mar­tin quitte Paris avec la ferme inten­tion de se débar­rass­er au plus vite de l’or­gan­i­sa­tion des funérailles et des droits de suc­ces­sion. Mais une fois sur place, il décou­vre que l’ap­parte­ment de sa mère ne lui revient pas : son tes­ta­ment stip­ule qu’il est légué à une cer­taine «Lola», une jeune femme mex­i­caine que Mar­tin a con­nue enfant, et qu’il se met en tête de retrou­ver.

La Lola de Math­ieu a beau avoir quelques points com­muns avec celle de Jacques (toutes deux sont entraîneuses et pros­ti­tuées, se pro­duisent dans un cabaret et ont choisi Lola comme nom d’emprunt), le père et le fils ne regar­dent pas vers le même hori­zon. Si Math­ieu Demy con­voque d’écras­antes références, c’est vis­i­ble­ment pour mieux se les réap­pro­prier, repren­dre ses droits sur l’en­fance fic­tive du Mathieu/Martin de Doc­u­menteur et lui inven­ter un présent, où l’éter­nel féminin serait une Lola offerte aux hommes, dans une ville tournée vers la mer (Nantes autre­fois, Tijua­na aujour­d’hui). La démarche, autant ciné­matographique que psy­ch­an­a­ly­tique, est pas­sion­nante sur le papi­er, mais hélas beau­coup moins à l’écran. Comme son héros, le film court après un idéal qui n’ex­iste pas, une œuvre hybride qui fusion­nerait les univers du père et de la mère tout en y inscrivant les obses­sions du fils pour le ciné­ma améri­cain en général, et le polar et le road movie en par­ti­c­uli­er. Mais Amer­i­cano se perd dans cette pro­fu­sion de gen­res. Drame intimiste au début, puis film noir sous haute influ­ence Tarantino/Rodriguez (la présence de Salma Hayek, mag­né­tique mais erra­tique, n’arrange rien), enfin mélo indi­geste sur la fin : l’ensem­ble manque trop de cohé­sion pour con­va­in­cre, mal­gré quelques belles idées de mise en scène (l’ap­pari­tion sur scène de Lola, notam­ment – chez les Demy, on sait filmer les numéros musi­caux). Un peu engoncé dans son nou­veau cos­tume de cinéaste, pas très à l’aise non plus avec la direc­tion d’ac­teur (pau­vre Geral­dine Chap­lin, cat­a­strophique dans un rôle inutile et bâclé), Math­ieu Demy est en revanche un excel­lent comé­di­en générale­ment sous-exploité, qui révèle ici une palette inat­ten­due. Avant de le voir s’at­ta­quer à un sec­ond long-métrage, on aimerait le voir plus sou­vent met­tre son tal­ent au ser­vice d’autres réal­isa­teurs.