Des vents contraires

Faus­to et Nadine se ren­con­trent sur le toit d’un palace parisien. Lui, y exerce le méti­er de serveur. Elle, n’y est que de pas­sage, se prê­tant à l’exercice ennuyeux d’un cast­ing de man­nequins. A pri­ori, ces deux indi­vidus ne parta­gent rien en com­mun si ce n’est le sen­ti­ment d’être désaxé, d’être com­plète­ment désol­i­darisé à un instant t des impérat­ifs du moment présent et des attentes liées à leurs fonc­tions. Faus­to ne sup­porte plus le sno­bisme des clients, Nadine le ton autori­taire de ses recru­teurs et l’atmosphère oppres­sante de son audi­tion.
Pris d’une soudaine envie d’évasion, les deux pro­tag­o­nistes déci­dent de squat­ter en l’absence d’un client la plus belle suite de l’établissement, au risque d’être pris la main dans le sac. Faus­to s’op­pose à l’in­ter­pel­la­tion, cogne et écopera de deux ans de prison, tan­dis que Nadine réus­sit à s’enfuir et con­naî­tra, par un jeu de cir­con­stances, une gloire nais­sante.

Puissance de la contingence

Ce déséquili­bre dans les par­cours et les tra­jec­toires de cha­cun démasque d’emblée le modus operan­di du film : lorsque l’un souf­fre et chute au plus bas, l’autre goûte à une ascen­sion per­son­nelle, et surtout pro­fes­sion­nelle. Lorsque Faus­to s’acclimate à l’univers car­céral, Nadine décou­vre ain­si le rythme effréné des shoot­ings mode. Dès lors, le prob­lème ne réside pas tant dans ce jeu de miroir – sou­venons-nous de sa fonc­tion poé­tique, exprimée avec brio dans l’adaptation réal­isée par Save­rio Costan­zo du roman La Soli­tude des nom­bres pre­miers (La Soli­tu­dine dei Numeri Primeri) – mais plutôt dans l’artificialité des élé­ments qui sont cen­sés incar­n­er, comme diriger cette pompe à deux vitesses.

Qu’il s’agisse de l’emprunt que va faire Faus­to pour pren­dre les com­man­des de l’Alaska, une dis­cothèque, ou du vol que com­met­tra Nadine pour quit­ter l’Italie, les leviers de ces tra­jec­toires per­son­nelles restent exclu­sive­ment matériels, et empêchent la véri­ta­ble adhé­sion ou croy­ance du spec­ta­teur en cet aller-retour inces­sant entre déséquili­bre, sta­bil­ité et retourne­ment de sit­u­a­tions. Bien que la volon­té du réal­isa­teur con­siste claire­ment à soulign­er la puis­sance de frappe du hasard, qui bous­cule ces lignes de vie, le film appa­raît au con­traire dans son déroule­ment bien sage et bien lisse, com­pi­lant les séquences de dis­putes et de retrou­vailles avec un rythme prévis­i­ble et atten­du.

Piège de l’absolu

A con­trario de cet intérêt du réal­isa­teur pour les instants de fra­cas et de retrou­vailles, l’on regrette que Clau­dio Cupelli­ni n’ait pas davan­tage exploré ce qui reste pour­tant au cœur du film : com­ment le corps de cha­cun, et plus pré­cisé­ment celui de la frag­ile Nadine, porte en lui les stig­mates de cette rela­tion tumultueuse. Blessé et éprou­vé par un acci­dent de voiture, le corps de Nadine devient en effet le miroir, comme le sup­port métaphorique du stade ou de l’état de san­té de leur pro­pre rela­tion. En restant à la sur­face des corps comme des per­son­nages, et mal­gré une inter­pré­ta­tion plutôt réussie, le film imite à sa manière la même erreur que ses pro­pres pro­tag­o­nistes : céder à une exhaus­tiv­ité de la rela­tion amoureuse, au détri­ment de l’essentiel.