En quoi le ciné­ma peut-il bien sou­vent exis­ter comme le meilleur exu­toire des trau­ma­tismes liés à l’enfance ? Ce médi­um représen­tatif ne ren­ferme-t-il pas une puis­sance poé­tique et fan­tai­siste pré­cieuse pour l’incarnation de cet âge des (pires) pos­si­bles ? Loin de pré­ten­dre en offrir la démon­stra­tion la plus exhaus­tive, Save­rio Costan­zo signe ici une troisième œuvre à la maîtrise éton­nante, qui offre aux trou­bles sin­guliers de l’enfance une exi­gence formelle révéla­trice d’un regard neuf et sen­si­ble sur un sujet déli­cat.

S’ils sont cen­sés incar­n­er des nom­bres pre­miers, Alice et Mat­tia ne sont cer­taine­ment pas les plus à envi­er. Se faisant aus­si dis­crets que pos­si­ble, ces deux per­son­nages déam­bu­lent dans les couloirs de leur col­lège avec un anony­mat volon­taire, issu d’une sin­gu­lar­ité les trans­for­mant pour­tant aux yeux de leurs cama­rades en phénomènes de foire. Alice boite, Mat­tia se mutile. Les deux ado­les­cents sem­blent donc rassem­bler toutes les car­ac­téris­tiques de la paire par­faite, pas tant en rai­son de leur soli­tude respec­tive que pour la con­science d’un secret pro­fondé­ment enfoui. Seule­ment, Mat­tia con­tient toute atti­rance afin de préserv­er une ami­tié aus­si inédite que frag­ilisée par les tra­jec­toires futures de cha­cun.

Autant dire que l’équation amoureuse ne sera pas facile à com­pléter. De 1984 à 2007, le film retrace l’itinéraire sin­ueux de ce cou­ple qui emploie toute son énergie à s’ignorer comme pour mieux repouss­er le moment fatidique de l’aveu. Plaçant au cœur de son intrigue prin­ci­pale la dif­fi­cile − mais bien évidem­ment atten­due − réu­nion des deux per­son­nages, Save­rio Costan­zo effectue le choix d’une chronolo­gie spa­tiale et tem­porelle éclatée, lui per­me­t­tant de brouiller les pistes, et de mieux accorder cet enjeu dra­ma­tique à chaque péri­ode de vie. Pour­tant, en autonomisant l’itinéraire pro­pre à chaque per­son­nage, le réal­isa­teur bas­cule avec sou­p­lesse d’une focal­i­sa­tion à une autre, con­tribuant à la com­po­si­tion d’un mael­ström sen­si­ble, qui explore en pro­fondeur les indi­vid­u­al­ités de ses per­son­nages prin­ci­paux. Mat­tia développe sa soli­tude au con­tact des nom­bres pre­miers et de la recherche arith­mé­tique, tan­dis qu’Alice exor­cise sa dif­férence au moyen de l’art pho­tographique. Deux atti­tudes bien dis­tinctes, dont le seul dénom­i­na­teur com­mun réside alors dans la trans­for­ma­tion du corps, out­re le retranche­ment vis-à-vis du monde extérieur.

Cette sym­bol­i­sa­tion des trau­ma­tismes de l’enfance pour­rait paraître facile, tant elle surenchérit l’opposition thé­ma­tique des per­son­nages, elle est pour­tant ce qui offre au film une portée poé­tique et la pos­si­bil­ité d’une dis­tance cri­tique avec son pro­pre sujet. L’anorexie pro­gres­sive d’Alice per­met donc à Save­rio Costan­zo d’utiliser le corps autant comme un sup­port de protes­ta­tion socio­cul­turel ou famil­ial que comme une porte ouverte sur un incon­scient per­son­nel, matéri­al­isé par la forêt sauvage envahissant pro­gres­sive­ment l’appartement de la jeune femme. Le sché­ma­tisme qu’on aurait été en rai­son de crain­dre se trou­ve évincé par un traite­ment ciné­matographique qui uni­fie les deux par­cours et con­firme une justesse de ton. Cela est égale­ment vis­i­ble par la com­po­si­tion musi­cale du film, qui trou­ve un rôle diégé­tique judi­cieux dans l’évocation des dif­férentes péri­odes cul­turelles et per­son­nelles dans lesquelles évolu­ent les per­son­nages. Tan­dis que l’âge adulte se trou­ve mar­qué par le seul bruit des corps, traduisant le silence du manque affec­tif, Save­rio Costan­zo s’amuse avec les références musi­cales comme avec les épo­ques, et n’hésite pas à par­o­di­er la cru­auté de l’enfance grâce aux génériques de dessins-ani­més. Le réal­isa­teur com­bat ain­si tout sen­ti­men­tal­isme facile grâce à un humour extrême­ment dis­cret, mais qui offre à ce puz­zle com­plexe des temps de res­pi­ra­tion amor­tis­sant la résur­gence du passé dans la vie des per­son­nages.

De l’effet ralen­ti kitsch accom­pa­g­nant le pre­mier échange de regard à l’interprétation par­fois par­o­dique d’Isabella Rosselli­ni, qui incar­ne une nou­velle fois la fig­ure de la mère encom­brante et cas­tra­trice après son pas­sage remar­qué chez James Gray, le ton humoris­tique con­fère au film une élé­gance sup­plé­men­taire, allégeant la grav­ité du sujet comme pour mieux lui per­me­t­tre de dis­tiller avec intel­li­gence sa pro­pre puis­sance émo­tion­nelle. Si la soli­tude sem­ble être inhérente aux deux per­son­nages, Save­rio Costan­zo démon­tre une bien­veil­lance con­stante, par le souci de se posi­tion­ner à chaque plan à leur pro­pre hau­teur et d’en cristallis­er le déli­cat pas­sage à l’âge adulte.