Pour son sec­ond long-métrage, Clau­dio Cupelli­ni con­stru­it une fic­tion sobre et con­va­in­cante sur les vio­lentes retrou­vailles entre un père et un fils enlisés dans la Camor­ra. Après un démar­rage en sec­onde vitesse, le film prend toute son ampleur passé les trente pre­mières min­utes et offre, en plus de beaux moments de mise en scène, une inter­pré­ta­tion par­faite.

Rosario (Toni Servil­lo), un restau­ra­teur ital­ien, mène une vie tran­quille avec sa femme et son fils dans un vil­lage alle­mand des plus prospères jusqu’au jour où Diego, son pre­mier fils, débar­que à l’improviste. Avec cette appari­tion transparaît le passé de Rosario dans la Camor­ra, qu’il a fui en aban­don­nant sa famille quinze ans aupar­a­vant. Si l’argument rap­pelle étrange­ment A His­to­ry of Vio­lence, le film s’en éloigne par son esthé­tique, dont la sobriété et la rigueur lui assurent une réelle sin­gu­lar­ité.

La ligne austère d’Une vie tran­quille ferait plutôt écho au Gomor­ra de Mat­teo Gar­rone, plongée dans le quo­ti­di­en de la Camor­ra dans lequel Toni Servil­lo excel­lait déjà. Grâce à une mise en scène qui ne se fait pas remar­quer, Clau­dio Cupelli­ni parvient à installer sa tragédie l’air de rien. Sans crier gare, le passé de Rosario se dif­fuse pro­gres­sive­ment dans le film pour irrévo­ca­ble­ment le con­t­a­min­er. À tra­vers la sur­face sécurisante d’une vit­re, Diego appa­raît pour la pre­mière fois à son père baigné dans une lumière nébuleuse pro­pre aux drames qui n’explosent jamais tout à fait – lumière cen­drée qui accom­pa­g­n­era Rosario tout au long du film et dont la nou­velle vie reste embuée par un passé qui se fait sen­tir à chaque plan.

Grâce à un con­texte mafieux qui fonc­tionne tou­jours en sour­dine, le film ne crée aucune attente de final­ité dra­ma­tique. Sa force trag­ique est de diluer la vio­lence des sit­u­a­tions, qui n’interviennent jamais avec éclat et trou­vent dans cette invis­i­bil­ité leur pleine réal­i­sa­tion. Ain­si, Diego s’installe-t-il dis­crète­ment à l’hôtel du restau­rant, sans faire de scan­dale et se gar­dant d’instruire la nou­velle famille de Rosario de son passé occulte. Et les exé­cu­tions témoignent, elles, d’une vio­lence d’antichambre.

Clau­dio Cupelli­ni ne laisse aucune place au spec­tac­u­laire et n’annonce jamais les moments forts de son scé­nario. Une vie tran­quille, c’est l’histoire d’une tragédie tran­quille qui relie un père et son fils, tous deux immergés mal­gré eux dans la vio­lence sourde et spec­trale de la Camor­ra. À l’image des per­son­nages qui passent leur temps à se calmer les uns les autres (les « tran­quil­la ! » qui scan­dent le film), le drame avance tran­quille­ment sans que l’on puisse prévoir la suite des évène­ments, dont la vio­lence inter­vient tou­jours comme un sim­ple fait dépouil­lé de toute orne­men­ta­tion. Grâce à ce style très ascé­tique, Clau­dio Cupelli­ni évite le piège d’un énième film de mafieux et assure à Une vie tran­quille une iden­tité pro­pre.