La tra­ver­sée de l’Afrique que Ray­mond Depar­don entre­prend entre 1993 et 1996 a été pour le cinéaste l’occasion de pré­cis­er sa con­cep­tion de l’errance. Il en esquisse une déf­i­ni­tion dans un ouvrage ultérieur au film, sobre­ment inti­t­ulé Errance : ni voy­age, ni prom­e­nade, ce déplace­ment con­stant se car­ac­téris­erait par un rap­port inter­ro­gatif au monde con­sis­tant à se deman­der : « qu’est-ce que je fais là ? ». Depar­don ne fait rien d’autre dans Afriques : com­ment ça va avec la douleur ?, lorsqu’il for­mule dans l’ouverture que son « voy­age sub­jec­tif » l’aidera à voir et écouter « les douleurs ordi­naires en Afrique ». Le dis­posi­tif est détail­lé par la voix-off : il cir­culera seul (en dehors de la présence ponctuelle d’accompagnants de cir­con­stance), équipé unique­ment d’une caméra et d’un pied sur lequel une tête télé­com­mandée per­met de procéder à des panoramiques à 360°. La tra­jec­toire du cinéaste n’est pas tout à fait fixée en amont : elle se dessin­era en fonc­tion des ren­con­tres et de ses intu­itions. Seul son point de départ, l’Afrique du sud, et sa des­ti­na­tion, le rivage de la Méditer­ranée, sont claire­ment étab­lis.

Le film com­mence par un panoramique où Depar­don se place au cœur de ce qu’il filme, et non en face. En tour­nant sur elle-même, la caméra embrasse ce qui l’entoure, comme pour définir un posi­tion­nement géo­graphique, tan­dis que le cinéaste laisse affluer en voix off ses pen­sées, sou­venirs et diva­ga­tions. « Je suis là, je regarde et m’exprime depuis cet endroit », sem­ble-t-il déclar­er, notam­ment lorsque l’ombre du cinéaste et celle de sa caméra sur pied entrent dans le champ. Mais l’expression de cette posi­tion prend une nou­velle tour­nure au fil de ses péré­gri­na­tions.  Depar­don pose en effet sou­vent son trépied au cen­tre de la ronde des per­son­nes qui l’observent ; « l’endroit » depuis lequel il filme soulève alors un ques­tion­nement d’une autre nature, celle de la rai­son de sa présence et du réc­it qui peut en émerg­er.

Pour saisir ce nœud, par­tons d’une grande scène du film (et cer­taine­ment l’une des plus fortes que Depar­don n’ait jamais filmées), qui com­mence par un plan sur une grille der­rière laque­lle se tien­nent de nom­breuses sil­hou­ettes en con­tre-jour. Le doc­u­men­tariste pré­cise en voix off qu’il s’agit d’un camp de pris­on­niers de Kigali au Rwan­da. Quelques mois plus tôt, Depar­don avait, sans le savoir, vis­ité le pays une poignée de jours avant le début du géno­cide des Tut­sis. Le cinéaste avait à l’occasion filmé des réfugiés aux abor­ds du Burun­di, le temps d’une séquence où il retraçait en off l’histoire des vio­lences de la région et la respon­s­abil­ité du sys­tème colo­nial européen dans l’institutionnalisation de la dis­tinc­tion des eth­nies. Il décide d’y revenir après la fin de la guerre civile, avec l’idée de pénétr­er dans un camp où sont pris­on­niers env­i­ron cinq mille Hutus soupçon­nés d’avoir par­ticipé au mas­sacre. Son but ? « Voir » et « com­pren­dre », déclare-t-il. Passé ce plan intro­duc­tif, le cinéaste s’avance par­mi eux dans la cour, caméra au poing. Sa pro­gres­sion est lente, la foule est com­pacte, l’ambiance suf­fo­cante. Les pris­on­niers le dévis­agent, un à un, fix­ant l’objectif sans rien dire. Quelques-uns sont ouverte­ment défi­ants. Un ado­les­cent hausse les sour­cils avec mépris à son pas­sage, tan­dis qu’un autre, allongé sur le sol où il essaie de dormir, l’ignore. Depar­don racon­tera plus tard que le directeur du cen­tre l’a fait entr­er seul avec son accom­pa­g­na­teur. Ces images sont tournées sans qu’il ait eu le temps de se pré­par­er à ce qui l’attendait. Que fait-il là ? La ques­tion se pose plus que jamais. Un peu plus tôt dans le film, il s’interrogeait sur l’objet de sa recherche : sa volon­té de ne pas filmer les événe­ments en eux-mêmes, mais la douleur qu’ils provo­quent. Cette suc­ces­sion de regards caméra silen­cieux con­tient indé­ni­able­ment une douleur, mais aus­si quelque chose de plus inac­ces­si­ble et inimag­in­able – la réal­ité des mas­sacres com­mis par ces hommes. Au bout de ce tra­jet laborieux à tra­vers la foule, Depar­don replace la caméra sur son pied. La voici qui tourne de nou­veau sur elle-même, au cen­tre de l’assemblée muette des détenus qui l’encerclent et le toisent. Depar­don cherche ses mots : il observe des pris­on­niers dont la con­di­tion lui rap­pelle d’autres, filmés il y a des années dans d’autres pays, mais il est impos­si­ble d’oublier que ceux-ci sont, pour beau­coup d’entre eux, les auteurs d’un géno­cide. Peut-il com­pren­dre véri­ta­ble­ment ce qu’il enreg­istre au moment du tour­nage ? Ce n’est ni le lieu ni le moment. La seule chose que l’on peut con­stater, c’est qu’un homme blanc est là, dans ce camp où bien peu d’européens osent se présen­ter. On lui demande même s’il est un prêtre : qui d’autre voudrait en effet s’intéresser à ces pris­on­niers ?

L’homme (blanc) à la caméra

Ce prob­lème de la « posi­tion » du cinéaste s’est déjà posé précédem­ment dans le film : à plusieurs repris­es, on sent que Depar­don cap­ture quelque chose qui ne devrait pas être filmé, qu’il se trou­ve à un endroit qui lui est tacite­ment inter­dit. Debout à côté de son pied, atten­dant que la caméra effectue son tour sur elle-même, le cinéaste est scruté. Il n’y a pas que des regards caméra : cer­tains regar­dent à côté de l’objectif, bel et bien en direc­tion du doc­u­men­tariste. En résulte une gêne pro­gres­sive, même dans les sit­u­a­tions les plus légères. La scène qui inter­roge le plus net­te­ment sa posi­tion, et vers laque­lle tend le film, se déroule au Niger sur les lieux du tour­nage de sa fic­tion La Cap­tive du désert. Il y retrou­ve sur place les per­son­nes ayant par­ticipé au tour­nage et prend de leurs nou­velles. Bien que vis­i­ble­ment touchés de le revoir, ils ne lui répon­dent rien de pré­cis, n’ont rien à lui dire, voire appa­rais­sent plutôt gênés par la sit­u­a­tion. C’est que la démarche n’est plus la même qu’autrefois : il les filme ici dans leur quo­ti­di­en le plus cru et non par le prisme d’une fic­tion. Alors qu’une jeune femme ayant joué dans La Cap­tive… le dévis­age d’un regard insond­able, réag­it à peine aux mouch­es qui vien­nent se pos­er sur son vis­age et lui répond de manière sibylline, le cinéaste ver­balise en off le malaise qu’il ressent en mon­tant ces images. S’exprime alors un aveu d’échec à pro­pos de cette dis­tance incom­press­ible entre eux qu’il n’a pas su percevoir lors du tour­nage du plan – con­traire­ment à elle.

La beauté du film tient à ce trou­ble gran­dis­sant, que Depar­don expose plus ou moins ouverte­ment par le biais des lec­tures de ses textes écrits durant la phase de mon­tage. Trente ans après la sor­tie du film, le con­stat que le cinéaste pour­rait bien avoir été le dernier de ces écrivains voyageurs européens du XXe siè­cle appa­raît encore plus vive­ment. Cher­chant des lieux fréquen­tés autre­fois (dont des hôtels pres­tigieux désor­mais décatis) ou d’anciens amis (désor­mais introu­vables ou inac­ces­si­bles), Depar­don « errait », certes, mais par­fois davan­tage comme le ferait un spec­tre han­tant des décors dis­parus. Son voy­age aura ain­si pris la forme d’une expéri­men­ta­tion des lim­ites d’une cer­taine rela­tion con­sen­tie entre la fig­ure du filmeur et ceux que les images empris­on­nent. Il a beau for­mer le vœu pieux de repar­tir un jour, Depar­don con­clut son film sur une note qua­si funèbre, citant Michel Leiris (Afrique fan­tôme, pub­lié en 1934) : « Il ne me reste rien à faire, sinon clore ce car­net, étein­dre la lumière, m’allonger, dormir, et faire des rêves ». Cette ambiance cré­pus­cu­laire ne doit ceci dit pas mas­quer ce que cette tra­ver­sée aura per­mis de met­tre en lumière. En explo­rant ses pro­pres sen­ti­ments con­tra­dic­toires sur sa posi­tion de filmeur, il réflé­chit sur l’un des grands enjeux doc­u­men­taires du siè­cle à venir : la néces­saire abo­li­tion de la colo­nial­ité du regard que les occi­den­taux por­tent sur l’Afrique et ses habi­tants.