Au début des années 2010, Guil­laume Brac a incar­né avec Jus­tine Tri­et et Antonin Peret­jatko l’espoir d’une nou­velle Nou­velle Vague placée sous le signe du lyrisme. Défendue avec pas­sion par l’ancienne rédac­tion des Cahiers du ciné­ma[1], cette poignée de cinéastes a depuis migré vers le ciné­ma d’auteur main­stream (Tri­et est pro­gres­sive­ment mon­tée en puis­sance au fil de ses sélec­tions can­nois­es) ou s’est établie dans un ter­ri­toire plus dis­cret et mar­gin­al (c’est le cas de Brac et de Peret­jatko). Quelle que soit cepen­dant la posi­tion qu’occupe aujourd’hui l’un ou l’autre de ces réal­isa­teurs, leur pro­jet com­mun n’a pas été per­du de vue : il s’ag­it moins pour eux de s’inscrire dans la haute tra­di­tion du ciné­ma français lyrique (celle d’Eustache, de Gar­rel, d’Akerman) que de s’attaquer au genre-roi du ciné­ma français, à ce mastodonte inaltérable qu’est la comédie. Dans À l’abordage[2], ce pro­jet s’inscrit dans un ter­ri­toire déjà large­ment exploré par Jacques Rozi­er et Éric Rohmer : celui de la comédie esti­vale. La nou­veauté du geste de Brac con­siste à ajouter à ce sous-genre comique deux élé­ments nou­veaux : d’abord le camp­ing, lieu pop­u­laire par excel­lence et par déf­i­ni­tion exclu du champ de représen­ta­tion rohmérien, qui n’aime rien moins que la promis­cuité. Ensuite, la diver­sité – avec un cast­ing presque inédit dans la comédie d’auteur française : les deux acteurs prin­ci­paux sont noirs. Par ce choix, le film mar­que encore plus net­te­ment sa dis­tance avec le monde rohmérien, qui est presque exclu­sive­ment blanc.

Ce point, peu souligné, presque noyé dans la forme d’une comédie de bad­i­nage, est essen­tiel pour cern­er la lim­ite prin­ci­pale d’À l’abordage et car­ac­téris­er le sen­ti­ment de malaise dif­fus que l’art de la comédie, qui s’affine de plus en plus chez Brac, essaie de recou­vrir. Le film com­mence par une banale his­toire de drague : lors d’un bal au bord de la Seine, Félix (Éric Nantchouang) ren­con­tre Alma (Asma Mes­saoudene) et tombe amoureux d’elle. Le lende­main, alors qu’elle doit par­tir pré­cipi­ta­m­ment chez ses par­ents, dans le Sud de la France, il se met en tête de la retrou­ver. Accom­pa­g­né de son ami Chérif (Salif Cis­sé) et d’Édouard (Édouard Sulpice), un blondinet qui le trans­porte en blablacar, il arrive dans un camp­ing de la Drôme. Voilà le cadre prin­ci­pal du film, son unité de lieu. L’unité de temps est l’été (plus pré­cisé­ment : quelques jours de vacances) et l’unité d’action, l’intrigue amoureuse, com­pliquée par le fait qu’Alma fricote avec Mar­tin (Mar­tin Mes­nier), un moni­teur de canyon­ing, et qu’elle est tou­jours accom­pa­g­née de sa cou­sine Lucie, qui en pince pour le même garçon.

Degré zéro

Réduit à ces quelques lignes de scé­nario, À l’abordage ne se dis­tingue pas des films des maîtres déjà cités. À l’opposé par exem­ple d’un Emmanuel Mouret, qui essaie de retrou­ver dans son dernier film l’art très pré­cis du dia­logue rohmérien, avec son ambiguïté et ses con­tra­dic­tions, Brac écrit des dia­logues osten­si­ble­ment plats, où les per­son­nages ne dis­ent pas grand-chose d’autre que ce qu’ils pensent ou ressen­tent. Aucun d’eux, par exem­ple, n’utilise la parole pour manip­uler l’autre : les mots sont telle­ment trans­par­ents que la comédie sem­ble vis­er, à tra­vers eux, une sorte de degré zéro du dia­logue. Ain­si, lors d’une baig­nade avec Félix, Alma se blesse le pied et dit : « Je me suis fait super mal. » L’écriture comique de Brac ne réside pas ici dans l’élaboration d’un dou­ble sens (Alma ne ment pas pour attir­er l’attention sur elle) mais dans le lien entre deux sit­u­a­tions et deux séquences. La blessure d’Alma va en effet la con­duire à l’infirmerie du camp­ing, où Mar­tin s’occupe d’elle, sous le regard envieux de Félix.

Cette scène est par­ti­c­ulière­ment intéres­sante car elle est le signe d’un con­flit social latent, dont le film est pleine­ment con­scient, mais qu’il ne cesse de met­tre en sour­dine – comme pour ne pas trop per­dre sa maîtrise des sit­u­a­tions. On sait que Guil­laume Brac a écrit À l’abordage pour de jeunes comé­di­ens issus du Con­ser­va­toire Supérieur Nation­al d’Art Dra­ma­tique et qu’il a choisi par­mi eux ses deux acteurs noirs – Éric Nantchouang et Salif Cis­sé – pour incar­n­er les rôles de Félix et Chérif. Si la tech­nique de l’un (Félix) est plutôt clas­sique, et passe essen­tielle­ment par l’exhibition de son corps, celle de l’autre (Chérif), dont le physique est beau­coup moins avan­tageux, repose sur l’attention. À force de gen­til­lesse, de patience, Chérif va devenir irré­sistible aux yeux d’Helena (Ana Blago­je­vic), une femme pour­tant déjà engagée (elle a un con­joint et un bébé). C’est l’une des morales du film : alors que Félix perd Alma, Chérif gagne le cœur d’Helena. L’échec de l’un et la réus­site inat­ten­due de l’autre récom­pensent l’empathie plutôt que le don­juanisme.

L’esquive

On aurait pour­tant aimé que, forte d’un cast­ing si inédit, la comédie s’aventure sur des sen­tiers plus escarpés. Qu’elle règle par exem­ple la ques­tion de la rival­ité entre Félix et Mar­tin – ou qu’elle fasse un peu plus cas d’Édouard, lim­ité à un rôle un peu ingrat de « galérien de l’amour » (même s’il pren­dra lui aus­si sa revanche à la fin du film, lors d’une scène de karaoké). En met­tant la diver­sité au pre­mier plan et les acteurs « blancs » au sec­ond, il n’est pas cer­tain que le film accom­plisse une bonne opéra­tion ; il prou­ve surtout ses bonnes inten­tions, mais il s’évite aus­si le risque de cliv­er en lais­sant par exem­ple l’intrigue d’Alma en sus­pen­sion (quel choix fait-elle finale­ment ?). De même, il ne parvient pas à créer de véri­ta­ble lien entre le duo Félix/Chérif et Édouard – tou­jours déval­orisé et rabais­sé parce qu’il leur appa­raît comme un petit bour­geois blanc pris­on­nier de sa bonne édu­ca­tion alors qu’eux, venant de la Courneuve, par­lent un lan­gage plus direct. Ces deux mon­des soci­aux, qu’on ne peut pas sché­ma­tique­ment réduire à une ques­tion de couleur de peau, ne com­mu­niquent jamais : quand Chérif évoque devant Édouard l’échec de ses études et sa peur d’intégrer une école de com­merce dont il n’avait pas les codes cul­turels, Félix, fatigué, va se couch­er – et Édouard ne relance pas la dis­cus­sion. Le film s’en tien­dra tou­jours à ces esquiss­es de con­flit, comme s’il ne voulait jamais con­juguer comédie et société.

Le suc­cès de Tout sim­ple­ment noir l’an dernier a pour­tant mon­tré qu’il était pos­si­ble d’aborder des sujets soci­aux sen­si­bles et poten­tielle­ment cli­vants dans une comédie : le racisme ram­pant du ciné­ma français et les préjugés cul­turels asso­ciés aux Noirs sont abor­dés frontale­ment dans deux séquences de cast­ing (dont une, mémorable, avec Math­ieu Kasso­vitz), où l’humour finit par provo­quer une forme de gêne. On n’en demandait évidem­ment pas tant à Guil­laume Brac, ce n’est pas le sujet de son film. On peut néan­moins regret­ter que sa belle comédie esti­vale se con­tente finale­ment de met­tre en scène la diver­sité en s’en lavant un peu les mains. Bien qu’ils ne soient jamais lim­ités à des stéréo­types de « ban­lieusards », Félix et Chérif par­lent le Français de la Courneuve, ou plutôt le Français tel qu’on imag­ine qu’il est par­lé à la Courneuve (le mot « daronne » revient une bonne dizaine de fois dans leurs échanges). Le désir de diver­sité (tout à fait louable) que man­i­feste le cast­ing n’aboutit pas à un tra­vail de déca­page et de redéf­i­ni­tion des stéréo­types soci­aux. Dans le dossier de presse, Brac explique pour­tant que le plus grand désir d’Éric Nan­th­chouang serait de jouer Werther : pourquoi cet élé­ment n’a‑t-il pas été repris dans l’écriture du film pour con­stru­ire le per­son­nage de Félix ? Pourquoi un Français noir de la Courneuve n’aurait-il pas la pos­si­bil­ité, dans une fic­tion, de dire le texte de Werther ?

Chez le Kechiche de L’Esquive ou de La Vie d’Adèle, les langues s’entrechoquent, le Français de la ban­lieue ren­con­tre la rhé­torique de Mari­vaux, on par­le de La Vie de Mar­i­anne en mangeant des kebabs : aucune langue n’est l’apanage d’un groupe social. Voilà pourquoi les dia­logues de Kechiche sont si forts, si vivants, rien de ce qui est dit chez lui ne tombe à plat car il sait depuis L’Esquive que le lan­gage est un des leviers par lesquels s’exerce la dom­i­na­tion sociale (que l’on se rap­pelle, par exem­ple, des dis­cus­sions sur l’art dans La Vie d’Adèle). Pour Félix et Chérif, en revanche, les mots ne sont pas grand-chose d’autre que des mots. Voilà la prin­ci­pale lim­ite de cette comédie qui a fait le choix de la légèreté par crainte de jouer avec le feu : elle nous livre un beau réc­it de vacances, généreux, sen­si­ble, mais sociale­ment très naïf. Un vrai con­te d’été, en somme.

Notes

Notes
↑1 On reli­ra à ce pro­pos le fameux arti­cle de Stéphane Delorme dans le n°688 : « Du lyrisme ! ».
↑2 Vis­i­ble à par­tir du 28 mai sur le site d’Arte.tv.