Sélec­tion­né au Fes­ti­val de Locarno l’an dernier et lau­réat du prix Jean Vigo 2018 du court métrage, Con­tes de juil­let est né d’une forme mineure, d’un sim­ple ate­lier d’étudiants du Con­ser­va­toire Nation­al Supérieur d’Art Dra­ma­tique encadré en 2016 par Guil­laume Brac (Un monde sans femmes, Ton­nerre, L’Île au tré­sor).  Des trois courts métrages de l’exercice, Brac n’en a con­servé que deux, L’Amie du dimanche et Hanne et la fête nationale. Unis par une même col­oration esti­vale et leur bad­i­nage amoureux, ces petits con­tes moraux déga­gent, mal­gré la légèreté de leurs moyens de pro­duc­tion, un indé­ni­able charme qui a quelque chose de ter­ri­ble­ment rohmérien et con­fir­ment la sen­si­bil­ité moral­iste du cinéaste.

Périphéries amoureuses

Comme le réal­isa­teur de L’Ami de mon amie, Brac pose sa caméra sur des sites emblé­ma­tiques de la ban­lieue parisi­enne (la base de loisirs de Cer­gy-Pon­toise) ou en bor­dure de la cap­i­tale (la Cité Inter­na­tionale Uni­ver­si­taire) et insuf­fle à ses his­toires la sin­gu­lar­ité que déga­gent ces lieux qui sem­blent hors du monde. Le parc aqua­tique de Cer­gy-Pon­toise, qui servi­ra l’été suiv­ant de sujet à son beau L’île au tré­sor, est ici habité par une fic­tion qui anticipe les prin­ci­paux motifs du futur doc­u­men­taire : fin de semaine entre amies, amourettes de con­tre­bande, tri­an­gu­la­tion amoureuse. Les deux héroïnes de L’Amie du dimanche explorent les recoins de la base à la recherche d’un lieu de baig­nade, ren­con­trent un jeune homme qui est employé comme garde-sec­ouriste et se lais­sent toutes deux séduire, et divis­er, par celui-ci. La base de loisirs sert d’écrin à la descrip­tion d’une rela­tion d’amitié, con­stru­ite autour de petits moments ensem­ble (le tra­jet en RER) ou séparés (Lucie errant seule); les scènes, reliées entre elle par un thème musi­cal léger et badin, lais­sent entrevoir les sen­ti­ments de la jeunesse filmée sur ses lieux d’abandon. La Cité Inter­na­tionale Uni­ver­si­taire, qui sert quant à elle de cadre à Hanne et la fête nationale, est moins abon­dam­ment explorée mais offre la pos­si­bil­ité de met­tre en scène la bulle qu’est la colo­ca­tion étu­di­ante et les mari­vaudages qui peu­vent y naître.

« Les idées derrière la tête »

Bien plus que les lieux, c’est le ton du cinéaste de la Nou­velle Vague qui est ici retrou­vé : mari­vaudages étu­di­ants, amours de vacances et tri­an­gles amoureux sont au cœur du dis­posi­tif. Il faut saluer la finesse d’écriture de ces deux courts qui parvi­en­nent à met­tre en scène la fragilité des sen­ti­ments de ces per­son­nages. Les Con­tes de juil­let con­fir­ment le tal­ent aigu du cinéaste pour la direc­tion d’acteur et la con­struc­tion de scènes frag­iles où peu­vent tout à la fois naître et s’évanouir les désirs amoureux (ici estu­di­antins). Cen­tré sur ses acteurs, économe dans ses effets, le ciné­ma de Guil­laume Brac tire un fil déli­cat qui tient beau­coup à la qual­ité d’interprétation et la justesse de ce qui est mon­tré, des non-dits et du hors-champ. À ce titre, la danse de Hanne et Salomé autour du jeune pom­pi­er (Sipan Moura­di­an) dans Hanne et la fête nationale s’avère être un beau moment de cli­max amoureux, révélant dans le lâch­er prise de l’ivresse l’égoïsme de l’héroïne. Surtout, on retrou­ve dans ces Con­tes un motif déjà en germe dans Un monde sans femmes et Ton­nerre : celui de la mal­adresse des hommes dans la séduc­tion et de leur vio­lence face à la frus­tra­tion ou à l’échec. Alors qu’il était tout entier incar­né dans le corps engoncé et mal­ha­bile de Vin­cent Macaigne, qui sur­pre­nait par ses sail­lies bru­tales con­tre ses con­cur­rents, ce motif est ici plus dif­fus, mais néan­moins cen­tral : porté par l’aréopage d’hommes qui tour­nent autour des héroïnes, les draguent, les matent, les embrassent, il gagne en com­plex­ité ce qu’il aban­donne en empathie. Ces por­traits d’hommes frag­iles et ambi­gus res­teront sans doute comme un des traits qui relient les pre­mières œuvres du cinéaste, comme autant d’avatars d’un même désir amoureux tout à la fois retranché et prêt à explos­er.