Vin­cent Cas­sel et la beauté mon­tante hol­ly­woo­d­i­enne Camil­la Belle (10000, Push) par­lant por­tu­gais dans un film intimiste brésilien : voilà une affiche qui intrigue, qui intimide, voire qui fait un peu peur. Fausse alerte : si la présence d’une star à l’af­fiche a bien pour fonc­tion pre­mière de s’at­tir­er un pub­lic, celles d’À Deri­va ne présen­tent jamais la men­ace de déséquili­bre qu’on pou­vait crain­dre (l’in­ten­tion per­son­nelle gâtée par les com­pro­mis com­mer­ci­aux et la vis­i­bil­ité envahissante de cer­tains), d’au­tant qu’elles camp­ent des rôles où leurs images publiques les ser­vent finale­ment assez bien. Un des atouts de ce film d’ap­pren­tis­sage à la démarche sin­gulière, c’est bien cette capac­ité d’ob­serv­er tous ses per­son­nages avec un regard d’une empathie égale, sans échelle de valeur, puisqu’au fond ils sont tous logés à une même enseigne qui ne nous est pas étrangère.

Suiv­ant le regard de Fil­i­pa, 14 ans et désirs nais­sants, le film d’Heitor Dhalia décrit les vacances d’été d’une famille sec­ouée de tour­ments assour­dis. Le père, écrivain d’o­rig­ine française au com­porte­ment un brin imma­ture (Cas­sel a rarement paru aus­si adéquat à un rôle) avec qui elle nour­rit une rela­tion fusion­nelle, trompe la mère portée sur la bouteille avec une Améri­caine plus jeune et plus sere­ine. Elle-même, traî­nant avec sa bande de copains, joue une valse-hési­ta­tion avec un garçon qu’elle désire vague­ment, mais qui de ce fait entre mal­gré lui en con­cur­rence avec le père. Ain­si se des­sine un micro­cosme embrumé par l’in­cer­ti­tude des sen­ti­ments plus ou moins dits, par les men­songes de l’un à l’autre ou à soi-même, par les nœuds qu’on n’ose pas dénouer. Que ce soit un enfant devant la perte de son inno­cence ou un adulte faisant encore le deuil de celle-ci, per­son­ne ne se décide vrai­ment à avancer, à décider, à assumer, et même la hiérar­chie par­ent-enfant s’en voit remise en ques­tion. Dans un cadre géo­graphique mi-clos — la pénin­sule de Búzios, son ancien port de pêche, ses plages — tous ces per­son­nages tour­nent en rond autour du car­refour qui se des­sine pour leurs vies, tan­dis que leurs petits univers se déli­tent.

Heitor Dhalia n’est guère intéressé par la seule obser­va­tion du mûrisse­ment pro­gres­sif de son pro­tag­o­niste enfant, argu­ment d’un film d’ap­pren­tis­sage typ­ique. Le regard pointé sur tous ses per­son­nages, il s’at­tache à traduire cet état de sur­place col­lec­tif et de doute général­isé, point de con­ver­gence d’é­tats men­taux indi­vidu­els qu’il con­fronte avec un cer­tain sens du naturel. Nature tou­jours, lorsque la caméra tâche de tir­er par­ti du décor, cares­sant la plage, la mer et la falaise, priv­ilé­giant teintes chaudes et grain légère­ment duveteux, pour sug­gér­er à la fois, para­doxale­ment, la nudité vul­nérable et l’é­touf­fe­ment des êtres incer­tains. Rien de très neuf, sans doute, dans cette illus­tra­tion un brin sys­té­ma­tique sage­ment com­plétée par la musique lente, mais le côté déjà vu des choix esthé­tiques n’en­tache qu’à peine le point de vue sans com­plai­sance du cinéaste sur son sujet. Dhalia tient bon la rampe de son par­ti pris, sou­tient une empathie égale pour tous ses per­son­nages : sous son regard, le mari adultère, la femme sous dépen­dance, l’en­fant témoin, la maîtresse, tous se meu­vent et se croisent dans le même milieu, sujets au fond à la même errance même s’ils la vivent dif­férem­ment. Son film se garde bien de chercher à guider trop vis­i­ble­ment les direc­tions des uns et des autres, respecte leur car­ac­tère erra­tique, joue des va-et-vient et des sit­u­a­tions qui traî­nent, jusqu’à une fin en forme d’hy­pothé­tique recom­mence­ment où, si cha­cun a gran­di un peu, l’avenir est à peine moins flou qu’a­vant. Une façon de rester fidèle à la part d’in­sol­u­bil­ité de nos petits règle­ments de comptes avec nous-mêmes.