Si les block­busters de caté­gorie A, en 2008, ont su retir­er leur épin­gle du jeu en s’inspirant copieuse­ment du mod­èle télévi­suel ou des com­ic-books, ceux de la caté­gorie B, les plus mod­estes, les “sans stars”, ont encore un train de retard. Entre maniérisme creux et intrigue de série télé, Push a bien du mal à trou­ver son équili­bre. Plus hys­térique qu’énergique et plus con­fus que foi­son­nant, il gaspille les quelques rares bonnes idées qui le parsè­ment.

Ce n’est plus un secret pour per­son­ne, les block­busters hol­ly­woo­d­i­ens, pour se renou­vel­er, sont con­traints de se tourn­er vers la télévi­sion. Au moment où le ciné­ma stagne et régresse en Amérique, les pro­grammes télé explosent[1]. Les séries télé ont réus­si ce qu’Hollywood a tou­jours fan­tas­mé : des pro­grammes dont la qual­ité ne va pas néces­saire­ment de pair avec la vision d’un cinéaste un peu trop ambitieux. Pour cela, il faut tout miser sur le scé­nario et réduire la mise en scène à sa plus sim­ple fonc­tion­nal­ité, ce qui, au ciné­ma, est loin d’être évi­dent quand on con­state la dérive maniériste qui le guide depuis un moment déjà. C’est pourquoi ce n’est pas le moin­dre des mérites d’un film comme The Dark Knight que d’avoir réus­si à se réap­pro­prier toute l’esthétique des séries TV (scé­nario qui évolue en se téle­sco­pant, mul­ti­plic­ité des per­son­nages, efface­ment de la mise en scène) en l’acclimatant aux atouts du block­buster (bud­get pharaonique, qual­ité des effets spé­ci­aux, étire­ment de la durée sans le souci de rem­plir une “case” de pro­gramme). C’est à ce para­doxe qu’en est Hol­ly­wood aujourd’hui : pour assur­er sa survie, il doit avant tout faire des films qui soient de la bonne télé (ou du bon comics, comme Iron Man). C’est aus­si la con­séquence de sa poli­tique anti-auteur : sans cinéastes, plus de ciné­ma, logique. Sans cela, le block­buster oscille entre l’exercice illus­tratif type Seigneur des Anneaux ou Hell­boy 2, ou le méchoui visuel indi­geste façon Trans­form­ers [2].

Bref, tout cela pour com­pren­dre que, si le salut artis­tique de ce ciné­ma peut venir de la télévi­sion, on se rend bien compte, devant Push, que c’est loin d’être acquis. Le film lorgne explicite­ment vers les séries du type Heroes (dont il s’inspire large­ment), avec ses acteurs de sec­onde main − cer­taine­ment qual­i­fiés pour rem­plir le petit écran, mais vite largués au milieu du grand − et se plante sur toute la ligne dans sa façon de retran­scrire visuelle­ment l’univers qu’il tente d’imposer. L’histoire suit le crescen­do clas­sique dans lequel un héros du genre los­er (Chris Evans, pas très attachant) tombe avant de pou­voir s’affirmer en tant que tel, le tout saupoudré de super pou­voirs, d’expérimentations géné­tiques nazies et de com­plot inter-gou­verne­men­tal (la mys­térieuse présence d’une sem­piter­nelle “com­pag­nie” au but flou hante l’intrigue). La bonne idée, c’est de class­er les indi­vidus dotés de capac­ités sur­na­turelles par caté­gorie : ceux qui pra­tiquent la télék­inésie, ceux qui voient le futur, ceux qui trans­for­ment les objets, etc. La mau­vaise idée, c’est d’avoir con­fié la tâche de met­tre tout ça en scène à Paul McGuigan. Ce dernier, en optant pour une direc­tion très réal­iste, n’a pas su choisir entre une réal­i­sa­tion qui chercherait un ren­du esthé­tique des dif­férents pou­voirs (les “saigneurs”, dont la capac­ité con­siste à hurler jusqu’à ce que tout s’effondre, offrent de grands moments de ridicule), ou un découpage qui suiv­rait de près cha­cun des per­son­nages pour mieux planter l’histoire. Entre ciné­ma et télévi­sion, il préfère la pho­togra­phie (domaine dont il est issu), en se sou­ciant plus de pourléch­er son image, de l’originalité de son angle de vue, de la palette graphique de ses couleurs. Tout cela se déroule à Hongkong, et l’on ne cesse de con­stater que le film som­bre dans le “wong kar-waïsme” un peu bébête. Ce maniérisme nar­cis­sique, déjà agaçant en soi, afflige défini­tive­ment lorsqu’il est cen­sé met­tre sur pied un scé­nario alam­biqué dont on a par­fois du mal à saisir tous les enjeux. Autrement dit, pour que le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en puisse se pli­er aux règles télévi­suelles, il va devoir se débar­rass­er de ses mau­vais­es manies.

Notes

Notes
↑1 C’est désor­mais par la petite lucarne que l’Amérique se mon­tre un peu : de l’indécence de ses émis­sions de télé-réal­ité à la para­noïa de ses séries. Qu’est-ce qui témoigne le mieux aujourd’hui des dif­férences de classe et des cli­vages région­al­istes que cette sidérante émis­sion qu’est Trad­ing Spous­es (Chéri, je change de famille !) ? Qu’est-ce qui inter­roge aus­si bien les con­tra­dic­tions morales du patri­o­tisme et du pro­tec­tion­nisme que 24 ? Qu’est-ce qui témoigne mieux de l’hystérie ambiante que le Jer­ry Springer Show ? Les Améri­cains ne peu­vent mieux jouir du spec­ta­cle d’eux-mêmes que devant l’écran de leur téléviseur depuis que leur ciné­ma, entre le débal­lage infan­tile des effets spé­ci­aux et le nom­bril­isme des “auteurs”, a cessé de les regarder.
↑2 Récem­ment, seul Sam Rai­mi avec Spi­der-Man 3 est par­v­enue à dompter un coû­teux film de stu­dio pour en extraire, dans un pur vice de forme, un sujet à traiter sus­cep­ti­ble de nous inter­peller.