Il y avait quelque chose de fatale­ment intri­g­ant à ce qu’Eastwood, pour adapter l’affaire de l’attentat déjoué du Thalys, fasse appel aux trois Améri­cains qui s’y illus­trèrent réelle­ment (soit : en désar­mant le ter­ror­iste et en sec­ourant l’un des pas­sagers). C’est que son ciné­ma s’est tou­jours tenu du côté du non-refilmable, de l’unité trag­ique de l’événement qui, dès lors qu’il pour­rait être rejoué à l’identique, tomberait tout entier dans les limbes. Il suf­fit de repenser à Sul­ly : parce que le 11-Sep­tem­bre (dont l’ombre planait sur tout le film) était passé, c’est-à-dire non-refilmable, à jamais per­du, alors il fal­lait, pour le filmer, ou bien ne pas le filmer (ce qu’il a fait), ou bien le filmer comme irré­ductible­ment passé, déjà nim­bé de spec­tral­ité. L’amerrissage lui-même devait suiv­re la même logique : à ceux (l’institution) qui voulaient attein­dre la vérité de l’événement en le sim­u­lant, East­wood répondait en le rejouant. Le rejouer – et le rejouer plusieurs fois –, ce n’était pas seule­ment en offrir le spec­ta­cle : c’était mon­tr­er comme chaque événe­ment, pour attein­dre un sem­blant de vérité, doit se con­quérir, par un tra­vail tou­jours con­tin­ué de ce qui s’y est déroulé, et en gar­dant en tête l’artifice (le re-jeu) d’une entre­prise for­cé­ment frag­men­taire. Fatale­ment intri­g­ant, donc, parce que ce re-jeu allait devenir la forme même du film, défait pour la pre­mière fois de tout con­flit (avec d’autres ver­sions de l’événement, d’autres manières de l’appréhender dans sa qual­ité de passé). Surtout, pour un cinéaste de la trace, du reste (la boîte noire pour un crash, un sim­ple mime pour un revolver dans Gran Tori­no, etc.), cela impli­quait de se con­fron­ter à la pléni­tude de l’événement, au moment même de son adv­enue.

Le film est, à ce titre, on ne peut plus retors. Cette pléni­tude fait d’abord l’effet d’une révo­lu­tion dans le ciné­ma d’Eastwood : puisqu’a pri­ori l’on ne se situe plus dans les limbes, alors les corps et les vis­ages peu­vent être éclairés naturelle­ment, être cap­tés depuis une forme de présent pur et non à par­tir d’un lieu sans nom où ils se tiendraient tou­jours déjà au bord de l’ombre. Il sem­ble enfin pos­si­ble de faire droit à un bon­heur de l’instantané, où l’accident fait l’effet d’une sur­prise et non d’un éter­nel retour de ce qui a déjà été aperçu ou déjà vécu : ain­si des regards des amis lorsqu’ils se con­fron­tent aux beautés des villes européennes, lorsqu’ils se lais­sent hap­per par une présence fémi­nine dans un escalier ou en boîte de nuit, lorsqu’une touriste vient joyeuse­ment s’incruster sur l’un de leurs self­ies. La fix­ité de la caméra ne vient plus recou­vrir les corps d’un linceul mor­tu­aire, mais est rem­placée par des plans sou­vent agités où le seul objec­tif est de suiv­re les péré­gri­na­tions des per­son­nages, les glaces qu’ils achè­tent et les sports qu’ils pra­tiquent.

Or la beauté du film est d’organiser, au sein même de cette appar­ente pléni­tude, une résis­tance sub­rep­tice de l’horizon east­woo­d­i­en : la spec­tral­ité, la trace, le reste. Tout se passe comme si son ciné­ma avait été retourné comme un gant : au-dehors cette fois, la lumière ; au-dedans, nichée dans les recoins, la sur­vivance dis­crète de la non-présence. Les per­son­nages eux-mêmes appa­rais­sent comme des sur­faces planes, mod­elés qu’ils sont par des injonc­tions venant de l’extérieur (comme dans Amer­i­can Sniper, l’entremêlement de la parole chré­ti­enne, de l’éducation à la vio­lence et du mythe améri­cain) mais vides de l’intérieur, creux comme le seraient des bal­lons. Leur objet est tout sim­ple, à eux tous : trou­ver une présence capa­ble de les rem­plir (il n’est pas sur­prenant, à ce titre, qu’ils aiment autant manger), décel­er une occa­sion qui leur per­me­t­trait d’apparaître aux yeux de tous comme autre chose qu’un entremêle­ment de sur­faces planes. Cette occa­sion (sub­séquem­ment com­prise comme effet tardif de l’attente d’un « but suprême »), on le sait, ce sera l’attentat du Thalys, qui leur per­me­t­tra de s’imposer comme puis­sances physiques – lorsque Spencer Stone court au milieu des sièges du Thalys, ce sont ses mus­cles en train de courir que l’on voit, et non plus son uni­forme de cam­ou­flage.

Artefactualité

Mais la logique spec­trale est plus directe­ment liée au dis­posi­tif même du film, à l’impératif qu’il s’est don­né en faisant de l’événement son pro­jet pre­mier en même temps que sa matière pro­pre. Dans Échogra­phies de la télévi­sion, Jacques Der­ri­da par­lait de l’expérience du direct à la télévi­sion et décon­stru­i­sait l’idée com­mune selon laque­lle ce qui s’y mon­tre est don­né en temps réel : selon lui, ce qui est vu en direct, quand bien même réin­scrit dans son immé­di­ateté, est déjà mort parce que tou­jours main­tenu comme enreg­istrement, dans « la dif­férence ou le retard, le délai dans l’exploitation ou la dif­fu­sion de ce vivant » (p. 47). La pléni­tude s’y abîme défini­tive­ment dans le loin­tain. Le film, imprégné de cette con­cep­tion du réel simulé comme arte­fac­tu­al­ité (c’est-à-dire : comme arte­fact sélec­tif, comme archive hiérar­chisée), va pou­voir se ter­rer dans un lieu où la dif­férence et le retard peu­vent se mon­tr­er sans dis­qual­i­fi­er pour autant les apparences de la prise directe. Comme le sig­nale la posi­tion lim­i­naire d’un nar­ra­teur sub­jec­tif (l’un des trois héros, qui demande au spec­ta­teur de bien vouloir regarder com­ment tout cela a com­mencé), l’expérience est indis­so­cia­ble d’une expéri­ence de trace, et le film, con­traire­ment à ce qu’il pro­fesse, se tient dans le temps de l’après, dans celui où les traces se trou­vent maîtrisées et inter­prétées, où toute chose peut être insérée dans les rayons d’une causal­ité. S’ouvre alors, au creux du film, la pos­si­bil­ité d’un dis­cours cri­tique sur la pro­duc­tion de ses pro­pres images, dans l’écart ten­du entre la démon­stra­tion de pléni­tude et les signes d’absence qui en biais la mon­trent comme gon­flée, simulée, sans rien dans le ven­tre. Deux exem­ples : le pas­sage, chaque fois très court mais plusieurs fois répété, du dis­cours réel de François Hol­lande aux gestes de son dou­ble de car­naval (Patrick Braoudé) ; le refus de fig­ur­er ce dont on ne sait pas com­ment il a pu avoir lieu (soit : l’assaillant arrivant à la gare, entrant dans le train, mais sys­té­ma­tique­ment privé de vis­age – de son vis­age il ne sera ques­tion qu’à par­tir du moment où il devien­dra un ter­ror­iste avéré, factuel).

Le voy­age des amis en Europe est, à cet égard, le pan le plus par­lant du film. Il suf­fi­rait d’y recenser les motifs de la spec­tral­ité pour saisir que ce qui s’y joue est moins le re-jeu que la mesure de la dis­tance irrémé­di­a­ble entre un événe­ment prob­a­ble­ment rêvé et sa trace filmique : ain­si de Spencer se faisant pren­dre en pho­to et n’y appa­rais­sant qu’en ombre, d’Anthony Sadler redou­blant chaque mon­u­ment de sa représen­ta­tion virtuelle (via son télé­phone portable), d’Alek Skar­latos s’asseyant à une table de restau­rant où il imag­ine – mais imag­ine seule­ment : c’est le grand drame de tout per­son­nage east­woo­d­i­en – repren­dre la place où se serait assis son grand-père, vétéran de la Sec­onde Guerre mon­di­ale et sans doute mort depuis. Dans l’armée, Spencer se voit refuser un poste dans l’aviation pour motif qu’il serait inca­pable de « percevoir la pro­fondeur » : ce qu’il voit – comme ses deux cama­rades –, ce sont des sur­faces, donc des spec­tres, des apparences. De là qu’Eastwood ne pou­vait pas l’autoriser à accéder à l’être inau­gur­al de l’événement, puisque déjà son organ­isme le prédis­po­sait à n’en saisir que la trace. Surtout, ce n’était pas même là sa recherche : comme il le pro­fesse lui-même, let’s play war, allons jouer à la guerre dans le re-jeu de nos pro­pres vies.

Le fantôme médaillé

La logique claire­ment posée, le drame con­siste alors pour eux tous en l’apprentissage soudain (soudain parce qu’imposé par la puis­sance mobil­isatrice de l’attentat avorté) que dans leur con­di­tion spec­trale se trou­vait la clef même de leur héroïsme. Le héros, chez East­wood, doit tou­jours pass­er par le stade fan­tomal : Kevin Cost­ner, dans Un monde par­fait, ne pou­vait devenir tel qu’en tant – et en tant seule­ment – que por­tant son masque de fan­tôme. L’un des sujets pro­fonds de son ciné­ma est l’effacement comme con­di­tion de la per­ma­nence physique (dans une stat­ue, dans une médaille, dans de glo­rieuses funérailles). Comme Spencer le demande à Dieu à la fin du film, il fal­lait voir dans la mort la lumière d’un recom­mence­ment, donc dans le risque de la dis­pari­tion la pos­si­bil­ité inédite de se rem­plir enfin. Cette dis­pari­tion, comme dans Sul­ly, procède d’un retranche­ment der­rière le groupe (d’un côté, les pas­sagers, les hôt­esses de l’air, les sauveteurs ; de l’autre, le train tout entier et même peut-être, suiv­ant les derniers mots de François Hol­lande, « l’humanité ») où celui qui agit (qui « fait quelque chose ») n’est plus qu’un inter­mé­di­aire anonyme entre une matière et une fin. Être un héros, c’est savoir ori­en­ter la spec­tral­ité dont nous affu­ble la struc­ture tem­porelle des choses.