Avec son titre à l’imparfait, Je la con­nais­sais bien s’inscrit d’emblée sous le sceau de la mélan­col­ie, col­orant de tristesse le réc­it à venir – soit le por­trait d’une enfant déchue, bal­lot­tée entres rêver­ies et amères décep­tions. « Je la con­nais­sais bien » : for­mule étrange, comme issue d’un rap­port de police, du témoignage d’un proche hébété après la dis­pari­tion d’une amie. Ce « je » est d’abord ici la voix du cinéaste Anto­nio Pietrangeli, qui retrace l’existence d’une femme par­mi tant d’autres – un vis­age dans la foule, dont on croit tout savoir, et qu’il faudrait pour­tant mieux regarder, afin de percer son mys­tère et sa véri­ta­ble soli­tude.

Adri­ana exerce dif­férents métiers et vit à toute allure : tan­tôt coif­feuse, tan­tôt ouvreuse de ciné­ma, elle mul­ti­plie les flirts et les brèves aven­tures. Elle veut devenir actrice mais doit se con­tenter des mod­estes rôles qu’on lui pro­pose : man­nequin pour un minable défilé, fig­u­rante dans un improb­a­ble péplum, elle reste tou­jours au sec­ond plan. Légère, souri­ante, vol­u­bile, sa beauté et sa gen­til­lesse en font la proie idéale des baratineurs et vendeurs de promess­es. Trompée par les hommes, con­sid­érée sim­ple­ment comme objet de séduc­tion, Adri­ana se voit privée de pro­fondeur, con­damnée n’être qu’une pure sur­face, traî­nant un spleen insond­able. Cet abîme est aus­si celui d’une société à la dérive, sac­ri­fi­ant tout aux loisirs et à la con­som­ma­tion.

Dès ses pre­mières min­utes, le film rap­pelle l’atmosphère famil­ière des comédies ital­i­ennes de la grande époque : le noir et blanc soigné nous plonge dans une ambiance moite, la chaleur écras­ant les rues désertes. Lumière esti­vale, tube entraî­nant à la radio – autant d’ingrédients évo­quant le plaisir et le farniente. Mais la pour­ri­t­ure a déjà gag­né le décor : le panoramique d’ouverture nous révèle une plage jonchée de papiers sales et détri­tus, d’où émerge bien­tôt le corps à demi-nu et offert au soleil de Ste­fa­nia San­drel­li, icône éro­tisée au milieu d’un paysage aban­don­né et dégradé.

Souillure

Ce motif de la souil­lure revien­dra comme un leit­mo­tiv dans la mise en scène, écor­nant l’univers lisse où évolue l’héroïne : qu’un fla­con de par­fum se brise dans les escaliers, que le mas­cara coule sous ses yeux ou que la boue colle à ses souliers, et voilà que la belle image prend soudain une teinte plus som­bre, dévoile son envers peu reluisant. Les péripéties anodines et le ton enjoué ne sont en fait que feinte dés­in­vol­ture, un leurre masquant le spec­ta­cle de la van­ité. Je la con­nais­sais bien vient après La Dolce Vita et présente un tableau non moins acerbe de la jet-set romaine – mémorable séquence de fête où un comé­di­en sur le retour (par­fait Ugo Tog­nazzi) se livre jusqu’à l’épuisement à un numéro de cla­que­ttes pour sat­is­faire une assem­blée mondaine, prête à jouir de son humil­i­a­tion.

Réal­isa­teur mécon­nu, Anto­nio Pietrangeli pour­suit ici son long com­pagnon­nage à l’écriture avec Ettore Sco­la et Rug­gero Mac­cari, déjà auteurs trois ans plus tôt du Fan­faron de Dino Risi. Morcelé, le scé­nario oscille entre quo­ti­di­en et réminis­cences, joue sur les ellipses et les sautes intem­pes­tives, suiv­ant la tra­jec­toire erra­tique d’Adriana, pas­sant d’une con­quête à l’autre, d’un emploi au suiv­ant. Surtout la nar­ra­tion ne craint pas les brusques virages, glis­sant du plus futile au plus grave. Ain­si une virée en voiture entre cou­ples prend la forme d’un aimable bad­i­nage avant qu’un sor­dide acci­dent ne bloque soudain la route aux pas­sagers : sur la chaussée gît un cadavre, des chevaux hen­nis­sent à l’arrière d’un camion, un con­duc­teur blessé ne cesse de répéter qu’au milieu de la route « il y avait un cycliste »… La tragédie n’est jamais loin dans cette ronde absurde où les mots n’ont plus de sens, où les rires sont for­cés. Adri­ana prend con­science pro­gres­sive­ment de ce vide qui l’entoure, et qui ne peut être comblé que par des moments d’oubli, la danse ou la musique. Vari­ant robes et per­ruques, Ste­fa­nia San­drel­li donne ses traits à ce per­son­nage insai­siss­able, qui se décou­vre à mesure qu’on lui tend un miroir défor­mant. Tour à tour ray­on­nante et défaite, elle aimante con­stam­ment le regard d’Antonio Pietrangeli : Je la con­nais­sais bien sonne alors comme une déc­la­ra­tion.