Ce compte-ren­du est le fruit d’un parte­nar­i­at entre le Fes­ti­val Kinopol­s­ka, l’atelier d’écriture cri­tique de L3 de l’UFR LAC de l’Université Paris-Diderot et Critikat. Mila Olivi­er, Pierre Séguy et Corentin Lê en sont les auteurs exclusifs. Nos remer­ciements chaleureux vont à Marzena Moskal, Anne Berrou, Gas­pard Delon et Clé­ment Graminiès.

La neu­vième édi­tion de Kinopol­s­ka, le fes­ti­val du film polon­ais de Paris, posait cette année, et pour la troisième fois con­séc­u­tive, ses valis­es au Balzac. À l’abri des pre­miers froids, non loin des enseignes dorées de la plus belle avenue du monde, l’événement rendait hom­mage à la pro­duc­tion du pays en réu­nis­sant une rétro­spec­tive clas­sique, une com­péti­tion de fic­tions con­tem­po­raines et une poignée de courts-métrages, entre autres séances par­al­lèles com­plé­tant un paysage d’une grande diver­sité de for­mats et de gen­res. Entre chaque séance, la chaleur des corps, fes­toy­ant dans les couloirs sin­ueux de cet espace un peu trop exigu, con­trastait avec les maux et les fan­tômes réveil­lés par les films. C’est ain­si que du 16 au 20 novem­bre 2016, entre films locaux, vod­ka et pommes du pays, l’Institut Polon­ais de Paris vint rap­pel­er que la Pologne, out­re son sens de l’hospitalité hors du com­mun, pou­vait se pré­val­oir d’un ciné­ma d’une rare lucid­ité.
Mila Olivi­er

Compétition longs-métrages : fantômes du passé

Cette année, la com­péti­tion témoignait du trou­ble lanci­nant d’un peu­ple tour­men­té par son passé. Sur les six films, qua­tre se déroulaient à une époque révolue. Si ce regard dans le rétro­viseur con­fine aux affé­ter­ies eight­ies dans The Lure, le reste de la sélec­tion se por­tait plutôt sur les vieux démons d’une Pologne han­tée par son his­toire, à l’image des femmes dés­espéré­ment seules de Unit­ed States of Love. Du fils sui­cidaire de The Last Fam­i­ly aux âmes soli­taires de Unit­ed States of Love, en pas­sant par les délires malades de Walpur­gis Night et The Lure, un même malaise sem­blait ain­si reli­er les films comme un fil d’Ariane.

United States of Love et The Last Family : entre espoir et pulsions de mort

Dans Unit­ed States of Love et The Last Fam­i­ly, la mort vint à se trav­e­s­tir sous le vis­age du fam­i­li­er. Dans le sec­ond titre cité, Jan P. Matuszyn­s­ki dresse le por­trait de la famille du pein­tre sur­réal­iste Zdis­law Beksin­s­ki. Le réc­it lou­voie bril­lam­ment entre les con­ven­tions du biopic pour mieux s’intéresser au tableau d’une famille dys­fonc­tion­nelle. De 1977 à 2005, en marge des trou­bles poli­tiques, Matuszyn­s­ki fait ain­si réson­ner l’agitation poli­tique de tout un peu­ple à tra­vers les ten­sions entre un pein­tre (vidéaste à ses heures, enreg­is­trant sa pro­pre vie) et son fils (dépres­sif et sui­cidaire). Au fil des crises d’hystérie de ce dernier, que vien­nent doc­u­menter les vidéos ama­teurs du père, The Last Fam­i­ly dépeint en creux de cette famille la résis­tance d’une pul­sion de mort. Le film, c’est sa force tran­quille, ressem­ble ain­si à une longue marche funèbre en route vers un épi­logue qui ne ferait l’objet d’aucun sus­pense. Pour autant, la placid­ité du pein­tre face à la noirceur des événe­ments con­fère un peu de légèreté à l’ensemble. Et ce d’autant que le réal­isa­teur n’arrondit pas les angles et ne se refuse rien, comme en témoigne une scène grinçante où le pro­tag­o­niste, alors en fin de vie, con­fesse mine de rien avoir tou­jours tenu le viol pour ultime fan­tasme.

Plus dis­crète, quoiqu’inscrite à même les per­son­nages, c’est sous les formes de la soli­tude et de l’oubli que la mort venait se sig­naler dans Unit­ed States of Love. Film à sketchs bâti autour de qua­tre arché­types féminins en quête d’amour et de recon­nais­sance, le réc­it de Tomasz Wasilews­ki con­fère une dimen­sion haute­ment sym­bol­ique à la tra­jec­toire de ces cap­tives du passé. Dans une Pologne en pleine tran­si­tion (l’histoire se déroule en 1990), Unit­ed States of Love prend ain­si la forme d’un étrange cache-cache : celui auquel se livr­eraient qua­tre femmes avec leurs pro­pres désirs. À ce titre, c’est dans son dernier seg­ment que le film prend le plus d’altitude : quand Rena­ta, une vieille femme seule, rêve en secret de sa voi­sine Marzena, dont le corps gracile de prof de fit­ness fait naître chez son aînée un désir indé­cent. La beauté de la séquence tient à ce qu’en dépit des apparences, les deux femmes ren­con­trent les mêmes impass­es sous deux formes dif­férentes : l’échec sen­ti­men­tal pour l’une, et l’impossibilité de fuir pour l’autre. Si le film pâtit un peu de la plat­i­tude nar­ra­tive de sa trame à scénettes, la finesse du con­stat prend le pas sur cet écueil quand l’épilogue (un lende­main de cuite scabreuse) dévoile enfin le des­sein caché du com­par­ti­men­t­age : qua­tre des­tins de femmes au seuil d’une éman­ci­pa­tion rêvée, mais rassem­blées dans le spec­ta­cle navrant, parce que lit­téral, d’une même gueule de bois.

Pierre Séguy

Sélection longs-métrages classiques

En creux du pro­gramme ren­fer­mé par son titre (« visions urbaines »), la sélec­tion « clas­sique du ciné­ma polon­ais » pro­po­sait cette année qua­tre films pré­cip­i­tant des­tins et per­son­nages dans celui, plus vaste, d’un monde en tran­si­tion. Avec un cor­pus rassem­blant Falk et Waj­da, en pas­sant par Kutz et Majew­s­ki, Kinopol­s­ka ciblait un ciné­ma d’après-guerre, par­ent éloigné du néoréal­isme ital­ien, où des regards vierges se con­fron­tent aux formes nou­velles d’une trou­ble moder­nité.

Face aux restes

Pour appréci­er toute la saveur de ces clas­siques du ciné­ma polon­ais, il ne fal­lait pas crain­dre la soli­tude et l’isolement. Soli­tude et isole­ment de ce jeune ani­ma­teur de soirée ten­tant de se fray­er une place dans le jacuzzi des mon­dan­ités (Le Meneur de bal, de Feliks Falk – 1978), soli­tude et isole­ment de ce jeune rap­a­trié dans une petite ville refaite à neuf après la guerre dans Per­son­ne n’appelle de Kaziemerz Kutz : pour ces polon­ais sans repères, le nou­veau monde n’est qu’un puit sans écho. Même con­stat pour Le Sous-Locataire de Janusz Majew­s­ki (1966), dans lequel un sci­en­tifique aux faux airs de Jer­ry Lewis emmé­nage dans un immeu­ble inté­grale­ment occupé par des femmes. Sans par­ler de Tout est à ven­dre de Waj­da (1969), où un acteur sec­ondaire con­voite la place d’un autre avec la rage d’un ambitieux con­damné par l’époque à faire cav­a­lier seul.

Le train en marche

Il y a dans ce dernier film une image sai­sis­sante, la toute pre­mière. Celle d’un homme courant sur le quai d’une gare dans l’espoir d’attraper un train, et échouant. C’est la fig­ure, val­able pour le per­son­nage au même titre que pour tout son pays, d’une han­tise bien con­nue : celle de rater le train en marche. Obses­sion­nel dans tous les films, c’est le mantra trau­ma­tique d’une généra­tion diag­nos­tiquée par ses cinéastes. Car ce per­son­nage à la remorque de son époque est en fait le réal­isa­teur d’un film résigné à rem­plac­er son acteur pour les besoins d’un essai. En creux, c’est un feuil­leté de ren­dez-vous man­qués : celui d’un pays avec la moder­nité, d’un cinéaste avec son idée et, entre les deux, d’un ciné­ma qui aura toutes les peines à sor­tir de l’ombre de son voisin russe.

Nouveaux départs

Lutek, du Meneur de bal, lutte pour sa car­rière et fuit la mis­ère ; Bozek, de Per­son­ne n’ap­pelle, se bat lui aus­si pour recon­stru­ire sa vie, en fuyant à son tour les sou­venirs douloureux de la guerre. Il en va de même pour Lud­wik du Sous-Locataire, quit­tant sans suc­cès le vacarme de la ville pour trou­ver le calme néces­saire à ses recherch­es, tan­dis que Daniel, le petit comé­di­en de Tout est à ven­dre, s’échappe d’un sec­ond rôle dont il ne veut plus pour enfin s’adjuger le devant de la scène – avec tou­jours cette his­toire de train. L’idée fixe du départ et la quête illu­soire d’une sec­onde chance vien­nent ain­si se porter une dernière fois au miroir de toute la sélec­tion lorsque, dans Tout est à ven­dre, Daniel récupère enfin le pre­mier rôle qu’il con­voitait. Lors d’une scène impor­tante, l’acteur saute d’un train en marche et retombe à l’endroit exact où le réal­isa­teur renonçait à rat­trap­er le véhicule. C’est l’image obsé­dante et un peu ironique d’un sur­place, tan­dis que file la loco­mo­tive d’une moder­nité qui se dérobe.

Corentin Lê

Sélection courts-métrages

Dans le générique ani­mé du fes­ti­val, un buste pré­cip­ité au milieu d’un labyrinthe s’éblouissait à la vue du décor le cer­nant. Inti­t­ulé Visions urbaines, l’événement promet­tait de présen­ter dif­férents regards sur la ville à tra­vers une sélec­tion de films clas­siques et con­tem­po­rains, précédés chaque fois d’un court-métrage.

Si la famille était au cœur de la majorité des films toutes com­péti­tions con­fon­dues, le lien famil­ial n’en demeu­rait pas moins effiloché. De fait, les généra­tions s’opposent et ne sem­blent pas vivre dans le même monde. Une fille de Tomasz Wol­s­ki et La Fête des grand-mères de Dzien Bab­ci ten­taient ain­si de les réc­on­cili­er. Le pre­mier racon­te la quête d’une mère et d’une grand-mère, à la recherche d’une jeune fugueuse, Weroni­ka. Fâchées depuis des années, les deux femmes errent en voiture la nuit. Mais la quête est dou­ble : il y a la recherche de la fugueuse et celle du lien per­du que les deux femmes retis­sent petit à petit. Le deux­ième film racon­te l’étrange atte­lage entre une vieille dame et un jeune skin. Obligé de lui ren­dre ser­vice, le jeune homme se retrou­ve con­traint de se faire pass­er pour le neveu de la vieille dame. Dans l’attente d’une vis­ite impor­tante, les deux indi­vidus s’apprivoisent peu à peu. Rejetés par la société, sans famille, ils finis­sent par inven­ter une par­en­té de soli­tudes.

À con­tre-courant de ces lueurs d’espoir, Baba de Zuzana Spidlová se mon­tre moins opti­miste. À dix-sept ans, Verun­ka est une belle jeune fille aux longs cheveux blonds et aux yeux noirs. Elle passe ses journées à s’occuper de sa grand-mère, alitée et inerte. À bout, la jeune fille décide d’augmenter la dose de médica­ments dans le repas de la malade. Elle la tue et s’enfuit de chez elle. Baba était ain­si le seul film à laiss­er un per­son­nage sur la touche et à oser une rup­ture aus­si défini­tive. De fait, son mes­sage était sans équiv­oque : l’émancipation d’une généra­tion jeune et mod­erne entraîne par néces­sité la mort de l’autre, en charge des tra­di­tions. C’est aus­si le seul à ter­min­er sa course à l’extérieur, au bord d’une autoroute, au milieu d’une gigan­tesque struc­ture métallique. Le film libère autant le per­son­nage de la grand-mère que de l’appartement. À l’inverse des deux pre­miers films cités, où les per­son­nages, finis­sant par se con­va­in­cre que le quo­ti­di­en était moins pénible à plusieurs, se retrou­vaient tou­jours dans des lieux fam­i­liers. Ces courts-métrages ne s’inscrivent pas man­i­feste­ment dans le paysage urbain. Par con­tre, ils parvi­en­nent à traduire une forme d’aliénation mod­erne qui résulte de la vie en ville.

Si la ville n’est pas très présente à l’image, les paysages naturels l’étaient beau­coup plus. L’Objet de Pauli­na Skibiska est un doc­u­men­taire qui racon­te la journée d’une équipe de sauve­tage et d’un plongeur sur un désert de glace. Il n’y a aucune parole, juste le bruit des pas à la sur­face, des bulles d’air sous la glace et de l’eau agitée pour attein­dre les pro­fondeurs. On ne con­naît pas pré­cisé­ment la rai­son de leur présence, mais deux mon­des s’opposent entre celui du dessus et celui du dessous. Avec ses longues palmes et sa com­bi­nai­son col­orée, le plongeur prend, à tra­vers la couche défor­mante de glace, des allures de mon­stre. La lenteur du réc­it dévoile un imag­i­naire en tran­sit, le film prenant des allures d’étrange crossover entre doc­u­men­taire et sci­ence-fic­tion. Deux clips musi­caux étaient aus­si présen­tés : très ressem­blants, ils suiv­aient tous les deux un per­son­nage mas­culin errant sur les pentes de mon­tagnes ver­tig­ineuses et sur­plom­bées d’un voile de brouil­lard opaque. Comme dans L’Objet, la nature mue en un espace poé­tique et abstrait. Formelle­ment, on regrette néan­moins qu’ils ne se démar­quent pas plus du tout-venant de la pro­duc­tion mon­di­ale en la matière.

Il fal­lait atten­dre la sélec­tion de courts-métrages clas­siques pour qu’un peu de paysages citadins vien­nent point­er le bout de leur nez de béton. Comme tous les jours de Kaz­imierz Karabasz se penche sur le début des trans­ports en com­mun qui assurent le tra­jet entre la ban­lieue et la ville. Le film décrit l’organisation des Polon­ais autour de cette infra­struc­ture, tramée dans un nou­veau tis­su urbain. Il abor­de les ques­tions que ces boule­verse­ments mod­ernes soulèvent soudain en Pologne, et plus par­ti­c­ulière­ment sur la pop­u­la­tion de Lodz. Le film met ain­si en par­al­lèle l’étrangeté des habi­tants, leurs mines ren­frognées, avec celle de l’architecture de la ville. Bien que tous les films ne se situent pas physique­ment dans un décor urbain, la ques­tion est tou­jours présente. La Vis­ite racon­te l’histoire d’une jeune paysanne qui s’occupe de sa mère et de la ferme famil­iale. Pas­sion­née de lit­téra­ture, elle fascine les médias qui lui ren­dent vis­ite et ten­tent de la con­va­in­cre de faire preuve de plus d’ambition en quit­tant la cam­pagne. La jeune fille imag­ine alors de quoi pour­rait être faite sa vie mét­ro­pol­i­taine. Dans les trois films, les cadrages sont d’une givrante métic­u­losité. Bien aidées par le noir et blanc, les formes s’organisent en ver­tu d’une har­monie que rien ne sem­ble pou­voir déranger. Cette pré­ci­sion dis­paraît totale­ment des courts-métrages con­tem­po­rains au prof­it d’un style certes pro­pret, mais au sens d’une trans­parence assez quel­conque. Une fois encore, l’héritage du passé sem­ble avoir du mal à faire son chemin.

Mila Olivi­er