On aurait tort de croire que der­rière Ligne d’eau ne se cache qu’un film de plus sur l’in­scrip­tion du désir homo­sex­uel dans un con­texte socié­tal défa­vor­able. Certes, le fait que le film soit polon­ais n’a rien d’an­odin : quelques mois après la sor­tie sur nos écrans d’Aime et fais ce que tu peux de Mał­gorza­ta Szu­mows­ka qui traitait de la ques­tion de l’amour homo­sex­uel au sein de l’Église, on sent poindre un besoin crois­sant de traduire en image ce qui reste un lourd tabou dans cette société con­ser­va­trice. Seule­ment, si l’in­ter­dit et la cul­pa­bil­ité se font très présents dans Ligne d’eau, le réal­isa­teur Tomasz Wasilews­ki ne réduit bien heureuse­ment pas son pro­jet à un dis­cours mil­i­tant où l’af­fir­ma­tion d’une idée prendrait le pas sur une ambi­tion formelle. Car ce qui con­stitue la grande qual­ité de ce long-métrage est juste­ment de faire du désir un véri­ta­ble espace ciné­matographique, avec son cadre, sa pro­fondeur de champ, son hors-champ et ses ellipses. Si les faits y sont par­fois abrupts, ce sont les états inter­mé­di­aires, les tâton­nements et décrochages qui don­nent aux per­son­nages une épais­seur jamais con­tred­ite par l’inex­is­tence de clichés soci­ologiques sou­vent recy­clés par plus d’un cinéaste en mal d’in­spi­ra­tion.

Apnée du désir

Kuba est un bel ath­lète se pré­parant pour un cham­pi­onnat de nata­tion. Un brin tac­i­turne, à la lim­ite de la provo­ca­tion lorsque sa petite amie le traîne à des vernissages, le jeune homme ne cherche pas la socia­bil­ité au point même d’en­tretenir une rela­tion assez com­pliquée avec sa mère chez qui il est retourné vivre par néces­sité finan­cière. Entre les intérieurs de la piscine, les pris­es de vue sous-marines et l’exiguïté de l’ap­parte­ment mater­nel, Ligne d’eau laisse entrevoir un cocon étrange­ment coupé des bruits du monde, signe d’un repli qui prive le per­son­nage prin­ci­pal d’une con­nais­sance sup­plé­men­taire de lui-même. Cette organ­i­sa­tion pré­caire est boulever­sée le jour où Kuba croise le regard de Michał, un jeune homo­sex­uel qui tente de s’as­sumer tant bien que mal auprès de sa famille. Pour le nageur, il ne s’ag­it pas d’une révéla­tion (son atti­rance sex­uelle pour les autres hommes ne lui était pas étrangère) mais d’une con­fir­ma­tion : cette ren­con­tre ouvre l’ac­cès à un nou­veau ter­ri­toire aux con­tours indéfi­nis et laisse entrevoir une ligne d’hori­zon très éloignée des déter­min­ismes sen­ti­men­taux aux­quels on l’avait pré­paré. Pro­gres­sive­ment, la caméra délaisse les gros plans asphyxi­ants qui allaient jusqu’à exclure du champ le vis­age des parte­naires sex­uels de Kuba pour don­ner une dimen­sion presque phénoménologique à la prise de con­science du sportif en en faisant une par­faite incar­na­tion de l’être au monde.

L’impossible abstraction

Mais ce n’est pas pour autant que le film som­bre dans l’ab­straite et fumeuse représen­ta­tion d’un désir en-dehors du réel. L’éveil au sen­ti­ment amoureux est bien là mais il doit trou­ver son imbri­ca­tion entre des par­ents pas très à l’aise avec la ques­tion et une homo­pho­bie latente. Mais surtout, ce nou­veau désir doit se posi­tion­ner autour d’une petite amie sus­picieuse à rai­son, débous­solée devant l’in­souten­able évi­dence qui s’im­pose à elle. Entre les silences qui valent mieux que d’inu­tiles lignes de dia­logues, les quipro­qu­os qui pré­cip­i­tent un peu plus l’inéluctable con­clu­sion et les ellipses qui ne cessent de frag­menter le rap­port à l’autre, Ligne d’eau réus­sit à traduire un véri­ta­ble sen­ti­ment d’é­trangeté. Les per­son­nages sem­blent n’être rien d’autre que des extrater­restres ten­tant de s’ap­pro­prier les codes d’un monde dont ils n’avaient jamais soupçon­né l’é­ten­due et la com­plex­ité. Il y a dans la mise en scène de Tomasz Wasilews­ki une cohérence maîtrisée qui séduit et con­va­inc : celle de ne pas avoir cher­ché à par­a­siter son sujet ou de ne pas avoir som­bré dans un voyeurisme com­plaisant pour faire du désir véri­ta­ble un abime dan­gereux mais inévitable­ment lié à la con­di­tion humaine.