Ce compte-ren­du est le fruit d’un parte­nar­i­at entre le Fes­ti­val Kinopol­s­ka, l’ate­lier d’écri­t­ure cri­tique de L3 de l’UFR LAC de l’U­ni­ver­sité Paris-Diderot et Critikat. Car­o­line Pin­aut, Gau­thi­er Jean­bart, Anne Kazemzade­gan, Car­ole Derennes, Juli­ette Navi­aux, Math­ieu Den Har­tog, Aurore Matz et Mar­tin Jau­vat en sont les auteurs exclusifs. Nos remer­ciements chaleureux vont à Char­lotte Swiatkiewicz, Anne Berrou, Gas­pard Delon et Clé­ment Graminiès.

On remonte les Champs-Élysées en lut­tant con­tre les pre­miers froids de novem­bre jusqu’à la porte du Balzac. C’est là que se tenait le fes­ti­val Kinopol­s­ka, quelques jours seule­ment après les événe­ments trag­iques qui ont frap­pé la cap­i­tale. Out­re une fenêtre ouverte sur le coeur bat­tant du ciné­ma polon­ais, vod­ka, pommes (polon­ais­es, bien sûr) et autres spé­cial­ités aro­ma­tisées rap­pelaient que les films des conci­toyens d’An­drzej Waj­da se savourent tou­jours mieux l’e­sprit légère­ment trou­blé par l’al­cool. On fran­chit la porte en espérant que l’en­t­hou­si­asme post-dégus­ta­tion trou­vera son écho dans la salle obscure. La tran­si­tion est bru­tale : drames per­son­nels, réc­its de guer­res, visions post-apoc­a­lyp­tiques, les films s’en­chaî­nent et réveil­lent les vieux fan­tômes de cette Pologne tour­men­tée qui han­tait nos manuels d’his­toire. De quoi éponger la pre­mière tournée de vod­kas avant d’enchaîner avec la sec­onde, après les films – sou­vent salu­taire.
Car­o­line Pin­aut

Compétition longs métrages

Le ciné­ma polon­ais ne croulant pas sous la pop­u­lar­ité en France, il est plaisant de voir un fes­ti­val comme Kinopol­s­ka pour le met­tre en avant. C’est donc au Balzac que se déroula le fes­ti­val sur cinq jours, com­posé de plusieurs caté­gories dont une com­péti­tion de six longs métrages. Cha­peauté par l’institut polon­ais de Paris, l’idée con­siste autant à expos­er le ciné­ma polon­ais au pub­lic parisien, qu’à ramen­er un morceau de leur cul­ture aux polon­ais de France. Expos­er et com­mu­nier, à tra­vers une sélec­tion d’une éton­nante diver­sité, dévoilant plusieurs facettes d’un ciné­ma ignoré – et à tra­vers lui d’une his­toire, à la fois tumultueuse et mécon­nue.
Gau­thi­er Jean­bart

Calling et Demon : non-dits

Bien que très dif­férents, Call­ing de Marcin Dudzi­ak et Demon de Marcin Wrona nav­iguaient tous deux dans les eaux trou­bles du non-dit. Mar­que du refoule­ment dans Call­ing, le non-dit va de pair avec un style assez méthodique, froid et laconique. Call­ing parvient pour­tant à trans­porter le spec­ta­teur, le plongeant dans une sorte d’état sec­ond, de rêver­ie. Bercé par des longs plans séquence, le regard vadrouille dans de somptueux panora­mas forestiers. Lent et con­tem­platif, le réc­it décrit l’évolution des rap­ports d’un père avec son fils au fil d’échanges épars, accu­sant le fos­sé généra­tionnel tan­dis que défile un paysage vierge de toute trace, amnésique, sem­blant ne jamais pou­voir les rassem­bler.

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Petite fable d’incommunicabilité à quoi Demon, avec son sujet « pavé dans la mare », appor­tait un judi­cieux con­tre­point. Copro­duit par une société Israéli­enne – une pre­mière dans l’histoire du ciné­ma polon­ais –, le film met les pieds dans le plat et sort les cadavres du plac­ard de l’histoire polon­aise. Souf­frant de gros prob­lèmes de ton, partagé entre ses jump scares ter­ri­fi­ants, le poids de son sujet (la par­tic­i­pa­tion du peu­ple polon­ais à la Shoah) et un humour potache un peu regret­table, Demon joue à fond sa carte d’invité malpoli. Et pour cause, le film racon­te la pos­ses­sion d’un mar­ié par l’esprit d’une juive assas­s­inée puis spoliée par la famille de sa femme le jour même de sa noce. Un peu bâtard, Demon réus­sit mal­gré tout à pein­dre les névros­es lanci­nantes d’un peu­ple myope de son pro­pre passé. À ceci près que, sans cesse rabais­sée par un per­son­nage de médecin/Sganarelle lour­de­ment fan­toche, l’excellente mon­tée en puis­sance de la pre­mière moitié du film est tuée dans l’œuf par ses pro­pres pré­ten­tions comiques. Dom­mage, car le traite­ment d’un passé refoulé par le détour du film d’horreur avait de quoi faire de Demon le meilleur film de la com­péti­tion. Encore eût-il fal­lut faire l’impasse sur ce comique balourd et, au fond, assez gênant.
Gau­thi­er Jean­bart

Pour charcuter, ils ont mis les bouchers doubles

D’humeur mas­sacrante ou cru­elle, cer­tains films font de la Pologne un véri­ta­ble abat­toir. Dans The Red Spi­der de Marcin Kosza­l­ka, Karol, un jeune plongeur, décou­vre le corps d’un petit garçon. Un tueur en série rode dans les six­ties à Cra­covie et ter­rorise la pop­u­la­tion ; on l’appelle « The Red Spi­der ». Mais alors que Karol se lance à sa pour­suite sans alert­er la police, le meur­tri­er et son pour­suiv­ant finis­sent par se lier d’amitié, ce dernier allant jusqu’à se dénon­cer à la place du bouch­er. Rit­uels et d’une extrême vio­lence, les meurtres répon­dent tou­jours au même mode opéra­toire ; pour­tant, c’est bien Karol qui va à l’abattoir, cobaye et chercheur pris au piège de son pro­pre jeu. Pre­mier per­son­nage d’une petite série de tueurs, Karol fai­sait écho à tout un pan de la sélec­tion, secrète­ment fasciné par la mort.
Dans Le Lende­main de Mag­nus von Horn (prix du jury), le bour­reau devient cette fois-ci la vic­time, le bouch­er faisant l’expérience trau­ma­ti­sante d’un devenir ani­mal – donc viande. À la suite du meurtre pas­sion­nel de son ex, John sort de prison. Encore ado­les­cent, il réin­cor­pore sa vie d’avant, retour­nant au lycée dans la cam­pagne sué­doise. Mais ses anciens amis le per­sé­cu­tent et l’empêchent de recon­stru­ire sa vie. De bour­reau, John devient le morceau de viande, rossé par ses anciens cama­rades comme un bifteck trop cori­ace. Com­plète­ment défig­uré, il ne cesse de resur­gir, placide. Froide­ment abat­tu puis enter­ré par John, le chien de la famille illus­tre mali­cieuse­ment la place du jeune paria dans son ancien vil­lage. Car John est dans le même état d’agonie silen­cieuse que son chien malade : un cré­pus­cule qui n’en finit pas.

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Nar­rant l’histoire d’un chirurgien expéri­men­tal dans la Pologne du glacis sovié­tique, Bogowie (Lukasz Palkows­ki, prix du pub­lic) con­traste par son per­son­nage de bouch­er utile. Après qua­tre ten­ta­tives de trans­plan­ta­tion car­diaque, le Dr Reli­ga essaye tant bien que mal de réus­sir la pre­mière opéra­tion du genre. Ici, le corps humain est une viande froide, un objet soumis à la découpe, chronomètre en main et à même la chaussée. Armé d’un bis­touri, le bouch­er se trans­forme en fig­ure sou­veraine, telle­ment mas­sive qu’elle ne ren­tre pas dans le cadre de la caméra – comme un colosse (à la mesure de ses ambi­tions médi­cales pour l’époque) dans un car­ton. Mal­heureuse­ment, le film peine à épais­sir son per­son­nage, oscil­lant entre la face brute du bouch­er et un pen­dant humain peu crédi­ble. Bogowie, trop taran­ti­nesque aux entour­nures, aurait pu être un film séduisant, mais pass­er pour améri­cain sem­ble un peu léger pour briller dans un fes­ti­val polon­ais.
Anne Kazemzade­gan

Le regard des hommes (complément transversal)

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Tout en silences et images froides, cette pro­gram­ma­tion présen­tait des héros sys­té­ma­tique­ment mas­culins et soli­taires. Les pro­tag­o­nistes chem­i­naient seuls dans des mon­des désertés par les femmes. Incom­pris de son épouse, le chirurgien de Bogowie est rongé par une cul­pa­bil­ité insond­able. L’acteur aux traits déli­cats qui incar­ne le jeune meur­tri­er du Lende­main met­tra quant à lui du temps à dévoil­er ses blessures, con­fi­ant à sa nou­velle petite amie sa crainte de la soli­tude. Les femmes, mortes, muettes ou revan­chard­es (comme la mère de l’ex-petite amie assas­s­inée du Lende­main), font peser sur les petits garçons le poids de leur absence. Elles sont le véri­ta­ble angle mort d’une sélec­tion dom­inée par les limbes. Des hommes met­tent en scène des hommes, reléguant la femme à un arrière-plan plus équiv­oque qu’il n’y paraît : ado­les­centes rebelles (Le Lende­main), con­jointes hors champ (Bogowie), vic­times (The Red Spi­der), spec­tre à la recherche d’un corps – d’homme – à pos­séder (Demon), elles peu­plent la mau­vaise con­science de la Pologne, livrant les hommes à eux-mêmes, sans sec­ours.
Car­ole Derennes

Séances spéciales

Dif­fi­cile de trou­ver, dans une sélec­tion com­posée d’avant-premières, de petits regrets de pro­gram­ma­teur et de films prob­a­ble­ment retenus par diplo­matie, ce qui fait l’unité des séances spé­ciales d’un fes­ti­val. Sous des airs de pot-pour­ri, les cinq films présen­tés dans le cadre de la huitième édi­tion du fes­ti­val de ciné­ma polon­ais offraient dans leur grande diver­sité une sorte d’état des lieux – non exhaus­tif, bien sûr, mais pas moins révéla­teur pour autant.
Juli­ette Navi­aux

Détournement de l’archive et matérialité de l’image animée

La sélec­tion des séances spé­ciales présen­tait deux films à visée doc­u­men­taire. En prise avec l’his­toire, les deux s’emparent d’im­ages trou­vées. L’Insurrection de Varso­vie invente un réc­it en prenant appui sur des archives de com­bat­tants, pris­es sur le vif pen­dant la guerre. Le dis­posi­tif, orig­i­nal, est le suiv­ant : Jan Komasa reprend des rushs de l’in­sur­rec­tion de Varso­vie en 1944, les col­orise, tourne des plans de recon­sti­tu­tion et mélange le tout en une drôle de matière fic­tion­nelle. Le réal­isa­teur a l’in­so­lence géniale de s’ap­pro­prier des images trag­iques de l’his­toire, les détour­nant pour finale­ment cal­quer sur elles un sens nou­veau. Ni doc­u­men­taire ni fic­tion, le film opère ses petits arrange­ments avec la mort – celle des cadavres authen­tiques des images d’archives. L’audace de la propo­si­tion sur­monte à elle seule la ques­tion éthique, ici posée en d’autres ter­mes. Creu­sant le dis­posi­tif d’une dimen­sion réflex­ive plutôt bien­v­enue, deux per­son­nages d’opérateurs rap­pel­lent l’importance d’extraire coûte que coûte des traces de la guerre. Les rem­ploy­ant, le film réac­tive ain­si des images fos­siles, leur offrant lit­térale­ment une sec­onde vie : celle d’une fic­tion d’histoire, sub­li­mant sa matière sans la chang­er pour autant.

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Cousin de L’Insurrection de Varso­vie, La Mon­tagne mag­ique mul­ti­pli­ait lui aus­si ses sources d’images. Réc­it de la vie d’Adam Jacek Win­kler, Polon­ais réfugié à Paris dans les années 1960, le film s’in­scrit dans un sous-genre émergeant ces dernières années : le doc­u­men­taire d’animation, terre d’accueil des réc­its d’exils, de migra­tions et de guer­res. À l’image de Per­sépo­lis de Mar­jane Satrapi (2007) et Valse avec Bachir d’Ari Fol­man (2008), La Mon­tagne mag­ique se base sur le témoignage de la fille de Win­kler, tein­tant le réc­it d’une dimen­sion intime. Le film jon­gle ain­si entre la vie rocam­bo­lesque du pro­tag­o­niste en Afghanistan et sa rela­tion avec sa fille, âgée de douze ans lorsqu’il décide de rejoin­dre le com­man­dant Mas­soud con­tre les Sovié­tiques. Le père est por­traituré en héros téméraire, se jetant sans cesse vers le dan­ger tout en enseignant à sa fille, en voix off, les dif­férents points de son « guide de survie ». Le film réin­tro­duit le fan­tasme d’un ciné­ma fait-main, pho­togramme par pho­togramme, par une cinéaste dont le plaisir qua­si arti­sanal à faire l’épreuve de l’image ne prend jamais le pas sur le réc­it. L’In­sur­rec­tion de Varso­vie et La Mon­tagne mag­ique sor­tent ain­si véri­ta­ble­ment du lot, tant par leurs formes inven­tives que par la puis­sance de leur sto­ry­telling. On ne peut qu’ad­mir­er la manière dont le ciné­ma devient le lieu où coex­is­tent l’his­toire et la fic­tion, le doc­u­men­taire et l’im­age ani­mée, la créa­tion et la destruc­tion.
Juli­ette Navi­aux

Crise intime et pèlerinage identitaire

Si les séances spé­ciales se dis­tin­guaient pas une grande diver­sité formelle, la crise, com­mune à presque tous les films, dessi­nait un fil rouge tout en ten­sion latente. Dans Crache cœur, la crise est celle d’une ado­les­cence de chro­mo. La quête que l’on suit ici, c’est celle de Rose, à la décou­verte des pre­miers émois, des pre­miers désirs et tout ce qui s’en­suit : un vio­lent tour­bil­lon de sen­ti­ments, de la honte à l’en­vie, qui ponctuera la naïveté ado­les­cente – pas moins naïve ici qu’ailleurs, mais peut-être un peu moins chaste que d’habitude. Quête redou­blée par celle de Julia Kowal­s­ki dont le film mar­que un retour aux orig­ines polon­ais­es – sans mar­queurs tem­porels et ouvertes à toutes les iden­ti­fi­ca­tions. On appré­cie le regard cru de ce périple ver­glacé, sans mièvrerie sur la jeunesse, dont l’ab­sence de pathos révèle une âcreté sur­prenante pour le genre.

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La crise de Body, comme l’indique son titre, c’est celle d’une fille anorex­ique au bord de l’im­plo­sion ; crise à laque­lle font écho celle de son père médecin légiste et d’une mys­térieuse thérapeute, dont les intérêts occultes comblent tant bien que mal une soli­tude acca­blante. Cha­cun ren­ferme de vieux démons, la douleur intime enflant sous le poids des non-dits famil­i­aux. Il faut saluer le tra­vail tout en demi teinte par lequel Mal­go­rza­ta Szu­mows­ka sug­gère la vio­lence sans jamais la faire éclater. La réal­isatrice jon­gle habile­ment entre funeste en creux et un humour noir, sur le fil d’un mau­vais goût qu’elle ne fran­chit que très rarement. Les vis­ages souri­ants de la scène finale con­clu­ent cette his­toire en une belle leçon d’ironie, réu­nis­sant les morts et les vivants sous le patron­age de la déri­sion, où la détresse d’une thérapeute aban­don­née par ses pou­voirs de div­ina­tions fait le bon­heur des autres, pro­vi­soire­ment réc­on­cil­iés par l’absurdité de la scène.
Car­o­line Pin­aut

Classiques du cinéma polonais

Des dif­férentes caté­gories com­posant la pro­gram­ma­tion du fes­ti­val, la sélec­tion des clas­siques n’é­tait, de prime abord, pas la plus atti­rante – préjugé véri­fié par la faune des spec­ta­teurs, clairsemée et en grande majorité de cul­ture et de langue polon­ais­es. La sélec­tion ne bril­lait pas non plus par sa diver­sité, dans la mesure où elle ne com­pre­nait que deux auteurs polon­ais, Tadeusz Kon­wic­ki, décédé début 2015 et mis à l’hon­neur cette année avec trois films inédits en France, et Andrzej Waj­da, dont deux de ses films les moins con­nus du pub­lic français étaient présen­tés. Cen­trée sur la théâ­tral­ité, la pro­gram­ma­tion sem­blait peu prop­ice à don­ner une idée du ciné­ma polon­ais dans sa diver­sité. Elle s’est néan­moins révélée éclairante, traçant de vraies lignes de force autour des axes de l’i­den­tité, de la com­mu­nauté et de la jeunesse polon­aise.
Mar­tin Jau­vat

Hébétudes

Le fes­ti­val débu­ta sous de mau­vais aus­pices par Lave de Kon­wic­ki (Lawa en VO), adap­té d’une pièce d’Adam Mick­iewickz, fig­ure majeure de la lit­téra­ture polon­aise. Incom­préhen­si­ble de prime abord pour le spec­ta­teur étranger, le film mul­ti­plie les références à la sit­u­a­tion poli­tique de la fin des années 1980 et assume la fidél­ité à un texte, clas­sique en son pays, dont le spec­ta­teur français ne saisira pas néces­saire­ment les enjeux… Le réal­isa­teur perd totale­ment son spec­ta­teur, faisant de ce qui con­stitue son dernier film, une bouil­lie de trav­el­lings bien trop ver­beuse. L’un des seuls faits d’armes de cette œuvre écrasée par son ambi­tion est un mono­logue de quinze min­utes face caméra du pro­tag­o­niste prin­ci­pal Kon­rad. Cri­ant sa colère à Dieu, des images de la Shoah sur­gis­sent bru­tale­ment de ses paroles, ter­ras­sant le spec­ta­teur d’ef­froi. Film auda­cieux sans doute, mais d’une grande lour­deur, le baroque de l’en­tre­prise échouant à main­tenir la con­ti­nu­ité qui per­me­t­trait d’ap­préci­er ne serait-ce que les qual­ités de la pièce d’origine…

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Cette obses­sion de la Sec­onde Guerre mon­di­ale et en par­ti­c­uli­er de l’Holo­causte, qui eut lieu – Les films le rap­pel­lent – sur le sol polon­ais, était déjà présente dans Salto. Sor­ti 24 ans plus tôt, le film est porté par la présence ultra-charis­ma­tique, bien que bedonnante, de Zbig­niew Cybul­s­ki. Star en son pays, l’ac­teur au des­tin trag­ique, surnom­mé le James Dean polon­ais, joua dans Cen­dres et Dia­mant, l’un des meilleurs Waj­da, et mou­rut dans la force de l’âge en ten­tant de sauter sur un train en mou­ve­ment. Prenant une forme kafkaïenne à la lim­ite de l’ab­surde, Salto suit les péré­gri­na­tions d’un héros à deux noms, de retour dans un vil­lage où il aurait trou­vé refuge pen­dant la guerre. À la recherche d’un passé qui chaque fois se dérobe, per­son­ne ne se sou­venant de lui, la tra­jec­toire du per­son­nage con­duit en creux une réflex­ion pro­fondé­ment stim­u­lante sur la mémoire et la néces­sité d’assumer le passé. Le film rap­pelle ain­si que, quand sa ver­sion offi­cielle n’est pas tolérable, l’his­toire est à con­stru­ire, à inter­peller sans cesse et à réin­ven­ter, sous peine de ne voir aucun avenir se pro­fil­er à l’horizon.
Math­ieu Den Har­tog

Fantomatique et carnavalesque

Avec qua­tre films nom­més aux Oscars (The Promised Land, The Maids of Wilko, Man of Iron et Katyn), Andrzej Waj­da est aujourd’hui l’un des cinéastes les plus recon­nus et fer­tiles du ciné­ma polon­ais. Cette année, le fes­ti­val Kinopol­s­ka a choisi de lui ren­dre hom­mage, dévoilant deux films mécon­nus du pub­lic français. Adap­té de Stanis­law Wyspi­ans­ki, dra­maturge Polon­ais du début du 20e siè­cle, Les Noces (1972) reprend la struc­ture de la pièce orig­i­nale avec ses dia­logues rapi­des, son jeu d’ap­pari­tions et de dis­pari­tions, ses allers retours entre le réel et le mythe, son absence de per­son­nages cen­traux, la place clef du hors-champ, sa transe obsé­dante et sa cacoph­o­nie. Au beau milieu de nulle part, dans un Pologne marécageuse qu’aurait pu con­t­a­min­er Lawa, Waj­da brosse un mariage impec­ca­ble­ment désen­chan­té. En plein cœur de la fête, des spec­tres débar­quent, immisçant dans les esprits grisés les graines de la révolte ; incon­scient refoulé d’une Pologne bal­lot­tée entre la ten­ta­tion de l’oubli, et la volon­té de revenir sur son passé. Si le film impres­sionne vrai­ment, dif­fi­cile néan­moins pour le spec­ta­teur non aver­ti de tout cet humus his­tori­co-poli­tique, de ne pas oppos­er quelques réserves à l’opacité du film et son car­nava­lesque.

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Exacte­ment trente ans plus tard, Waj­da réalise un film beau­coup plus enjoué et piquant. La Revanche (2002), adap­ta­tion très fidèle d’une comédie pop­u­laire d’Aleksander Fre­dro (1834), offre une toute autre facette du ciné­ma de Waj­da. Ver­sion polon­aise et comique de Roméo et Juli­ette, le film met en scène l’affrontement de deux hommes au sein du château qu’ils parta­gent. Querelle à quoi s’ajoute un cou­ple essayant de se réu­nir en cachette, et un com­bo de per­son­nages aux traits exubérants et excen­triques, agi­tant ce tableau d’une lutte dynamique, ryth­mée d’apartés bur­lesques. Le cinéaste offre une frian­dise sucrée et revig­o­rante avec pour cerise sur le gâteau le per­son­nage inter­prété par Roman Polan­s­ki, sorte de Sganarelle intrépi­de. Grâce à un cast­ing mali­cieux, le cinéaste dépous­sière non seule­ment deux chefs d’œuvre de la lit­téra­ture polon­aise, mais rap­pelle qu’il peut sautiller d’un reg­istre à son opposé – habileté que peu de cinéastes de l’ex-URSS peu­vent lui envi­er.
Aurore Matz

La jeunesse polonaise

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S’il fal­lait dégager un seul fil con­duc­teur pour nav­iguer dans cette sélec­tion de clas­siques polon­ais, celui de la jeunesse serait sans doute le choix le plus judi­cieux. Roman­tique et rebelle à l’ex­trême dans Lawa, insou­ciante et joueuse avec les amants de La Revanche, han­tée par le poids de l’his­toire et de la guerre dans Les Noces ou chez le per­son­nage de la jeune amante de Mali­nows­ki dans Salto, la jeunesse appa­raît comme le véri­ta­ble cœur thé­ma­tique de la sec­tion clas­sique. À ce titre, Le Dernier Jour de l’été, pre­mier film de Kon­wic­ki, sûre­ment le meilleur de toute la sélec­tion, con­cen­tre ces enjeux de façon admirable. Tourné dans des con­di­tions presque ama­teurs avec seule­ment une caméra et deux acteurs dans un seul décor naturel, Le Dernier Jour de l’été dépeint la détresse de la jeunesse polon­aise de l’après-guerre à tra­vers une his­toire d’amour aus­si brève que douloureuse. Un jeune homme, sur une plage, s’ap­proche d’une jeune femme. Tous deux sont seuls et tristes. Tous deux ont souf­fert, quoique sans doute pas pour les mêmes raisons. Alors que le dia­logue sem­ble tout d’abord impos­si­ble, ils se rap­prochent, s’ap­privoisent, parvi­en­nent à vivre un peu ensem­ble, au point de recréer un foy­er de for­tune dans le décor déser­tique de la plage aban­don­née. La mise en scène de Kon­wic­ki brille par sa sim­plic­ité et un min­i­mal­isme extrême, tran­chant de façon frap­pante avec la démesure de Lawa, son dernier film, pour instau­r­er un rythme lent, mais ten­du, sen­si­ble, jusqu’au dénoue­ment d’une noirceur et d’un dés­espoir abso­lus. Le tout mag­nifié par un plan final du large, engloutis­sant les deux amants brisés, à couper le souf­fle. Le jeune homme désen­chan­té, errant comme une âme en peine dans les ruines désertes d’une Pologne dévastée, incar­ne sa généra­tion tout entière, décimée par la Guerre, trau­ma­tisée jusque dans ses rela­tions sociales les plus naturelles. Totale­ment débous­solé, il ne sait com­ment exprimer ses sen­ti­ments, se com­porte comme un enfant, pleu­rant ou jouant inno­cem­ment avec ce qui lui tombe sous la main : un tronc d’ar­bre rabougri, une grenade… Dans chaque geste, chaque motif, chaque sit­u­a­tion, affleure tôt ou tard, mais avec une grande sub­til­ité, le sou­venir douloureux de l’hor­reur, que Kon­wic­ki filme d’un regard atten­dri, vis­i­ble­ment ému, mais pro­fondé­ment pes­simiste – s’il parvient à pein­dre le por­trait de la jeunesse polon­aise d’après-guerre, son œuvre est d’une pureté et d’une sen­si­bil­ité telles que, s’él­e­vant au-delà de l’opac­ité cul­turelle que l’on pou­vait con­stater dans l’ap­préhen­sion des autres clas­siques de cette sélec­tion, elle finit par touch­er à l’universel.
Mar­tin Jau­vat