Dans les trois films que George Cukor con­sacre au monde du music-hall (Une étoile est née, Les Girls et Le Mil­liar­daire), la vérité se dis­simule au creux du men­songe et de l’ar­ti­fice. Le point de départ de ce troisième volet a ain­si la com­plex­ité d’une poupée gigogne : le mil­liar­daire Jean-Marc Clé­ment (Yves Mon­tand) accepte de se car­i­ca­tur­er lui-même dans un spec­ta­cle de cabaret, en faisant sem­blant d’être un acteur nom­mé « Alexan­dre Dumas », tout cela pour con­quérir l’amour d’une jeune actrice, la ray­on­nante Aman­da Dell (Mar­i­lyn Mon­roe). Bien con­nue pour la sub­lime appari­tion de Mar­i­lyn en pull bleu et col­lants sur la chan­son de Cole Porter « My Heart Belongs to Dad­dy », cette comédie musi­cale repose sur une savoureuse ironie qui fonc­tionne à plusieurs niveaux.

La vérité de la scène

Pour Jean-Marc Clé­ment, le monde de la scène dis­pense une vérité acide, un appren­tis­sage sur soi par lequel le mil­liar­daire décou­vre toutes les illu­sions liées à sa richesse. Au grat­te-ciel lux­ueux, où Jean-Marc est lit­térale­ment adulé par ses sbires, s’op­posent les caves enfumées de Broad­way, où l’ap­pren­ti acteur enchaîne les « flops ». Les blagues qu’il racon­te habituelle­ment, le monde du show biz les con­naît en effet toutes déjà par cœur. Dans plusieurs scènes pleines d’ironie (nous seuls com­prenons alors ce qui arrive à Jean-Marc), Aman­da insulte sans le savoir le mil­liar­daire, elle qui croit encour­ager un acteur débu­tant : il « joue vrai­ment très bien » la suff­i­sance ou la froideur du per­son­nage, on croirait presque retrou­ver ce « salaud » de Jean-Marc Clé­ment. Le rire repose donc sur un ren­verse­ment car­nava­lesque du jeu social, où les class­es pop­u­laires peu­vent enfin s’adress­er en toute fran­chise aux grands de ce monde, comme dans Indis­cré­tions et My Fair Lady. L’on rit d’abord de ce gold­en boy avec lequel on règle ses comptes, lui qui devra user de toute sa for­tune pour mon­ter pénible­ment les éch­e­lons de la troupe et plaire à Aman­da.

Changements d’image

À l’in­star de l’u­nivers du spec­ta­cle qui met à mal l’im­age dorée du riche héri­ti­er – sur scène, il devra s’é­gosiller comme un coq à côté d’une Callas et d’un Elvis hys­tériques, la mise en scène de Cukor est elle aus­si un art de pren­dre de la dis­tance par rap­port aux apparences toutes faites des stars, un art de l’ironie et du con­tre­pied. Yves Mon­tand était alors con­nu comme chanteur et danseur, sor­tant juste­ment d’un vrai tri­om­phe à Broad­way (Cukor le repéra sur scène lors d’un show télévisé améri­cain, et non au ciné­ma). Résul­tat, le voilà sur­jouant le pire chanteur et danseur du monde, au point que Gene Kel­ly (jouant son pro­pre rôle), qui doit don­ner des cours de danse au riche per­son­nage, manque de jeter l’éponge. Quant à Mar­i­lyn Mon­roe, Cukor la libère de l’im­age vénale des Hommes préfèrent les blondes de Hawks et de celle, plus friv­o­le et éva­porée, de Cer­tains l’ai­ment chaud de Wilder. Elle joue une jeune actrice sim­ple et sage inscrite aux cours du soir, bien­veil­lante et pro­fondé­ment dés­in­téressée. Sa pre­mière appari­tion est certes un mon­u­ment de sen­su­al­ité, dévoilant tout d’abord ses jambes en haut d’une barre de pôle. Mais elle incar­ne rapi­de­ment un arché­type féminin dont la sil­hou­ette se des­sine unique­ment dans le con­tre-jour des pro­jecteurs, une fig­ure gra­cieuse et pudique filmée majori­taire­ment en plan rap­proché taille. Mar­i­lyn Mon­roe rejoint ain­si le pan­théon des actri­ces pleine­ment révélées par Cukor auprès de Katharine Hep­burn, ou encore Sophia Loren.

Donner de l’intensité à la vie

La scène du cabaret sur laque­lle évolue la lumineuse chanteuse ressem­ble à une pein­ture de Toulouse-Lautrec – une palette de couleurs som­bres et har­monieuses où seule rejail­lit une couleur vive : celle de son pull bleu, de son mail­lot ou sa robe vert émer­aude. Par cette com­po­si­tion met­tant tout par­ti­c­ulière­ment en relief les per­son­nages, Cukor souligne la césure entre le monde du spec­ta­cle, son inten­sité sin­gulière, et la réal­ité extérieure. L’his­toire de Jean-Marc Clé­ment est au fond une tra­ver­sée “dialec­tique” du réel jusqu’à la scène, avant de revenir à la vie com­plète­ment trans­fig­uré par l’ex­péri­ence du music-hall. Après avoir été un spec­ta­teur inter­dit et fasciné par Aman­da, Jean-Marc devra ain­si devenir acteur pour con­quérir la belle – c’est seule­ment lorsque le mil­liar­daire devient un mime con­ven­able qu’A­man­da lève les yeux vers lui. Mais il fau­dra encore qu’il accepte de faire de sa vraie vie une scène prop­ice à dernier numéro de charme, entre ses bureaux et son ascenseur télé­com­mandé. C’est à ce moment-là que les deux stars renoueront avec leurs images iconiques habituelles, lui, l’ir­ré­sistible French lover tri­om­phant d’un frag­ile et éter­nel féminin. Cette belle comédie clas­sique devait bien hélas s’achev­er par un néces­saire « retour à l’or­dre », où chaque star, dans un mou­ve­ment con­traire à celui des per­son­nages du film, retourne bien sage­ment à son emploi habituel.