Présen­té en sélec­tion offi­cielle à l’É­trange Fes­ti­val (édi­tion 2016), le troisième film d’Antony Hick­ling est un objet déroutant, dont la nar­ra­tion foi­son­nante est par­cou­rue de trouées avant-gardistes. S’il impres­sionne par la fusion qu’il opère entre un ciné­ma prim­i­tif (de par sa prox­im­ité avec le théâtre) et un art plus romanesque du réc­it, Where Hors­es Go to Die vaut peut-être surtout pour l’acuité doc­u­men­taire qui s’y man­i­feste, à tra­vers l’ex­plo­ration d’un Paris secret, obscur et mar­gin­al.

Intérieur, nuit

Where Hors­es Go to Die com­mence dans une solen­nité pesante, qui ne laisse pas augur­er du meilleur : la pre­mière scène nous plonge dans l’ate­lier du pein­tre Daniel (Jean-Christophe Bou­vet), dont on suiv­ra le par­cours erra­tique pen­dant un peu plus d’une heure, tan­dis qu’une voix-off déclame comme d’outre-tombe un mono­logue intro­spec­tif et her­mé­tique. Bien vite, Hick­ling sub­stitue cepen­dant à l’emphase pom­peuse de l’ou­ver­ture, une forme de légèreté mélan­col­ique – presque d’in­con­sis­tance – qui donne défini­tive­ment au film son rythme de croisière. En met­tant trois pros­ti­tués esseulés – un trav­es­ti, un trans­sex­uel et une femme tout en ron­deurs – et leur maque­reau sur la route de Daniel, le cinéaste fait bifur­quer le por­trait de l’artiste en panne d’in­spi­ra­tion vers l’ex­plo­ration d’un Paris noc­turne et con­fi­den­tiel, presque réduit à une suc­ces­sion de bistrots, de cabarets et de recoins obscurs. Au début, Antony Hick­ling sem­ble un peu hésiter entre saisie nat­u­ral­iste des lieux – lorsqu’il orchestre la ren­con­tre entre Daniel et Divine – et loufo­querie sur­réal­iste – quand il se livre à des expéri­men­ta­tions visuelles dignes d’un Ken­neth Anger, dans les scènes qui cul­tivent une forme d’é­sotérisme psy­chédélique. Mais le film trou­ve dans cette esthé­tique incer­taine une vital­ité cer­taine, qui le rend suff­isam­ment per­méable à la réal­ité de la ville. À ce titre, les erre­ments de la pros­ti­tuée Divine (Wal­ter Dick­er­son) dans les rues de Pigalle, sous le feu des néons, sont pour Hick­ling l’oc­ca­sion de tra­vailler une lumière à la fois tran­chante et éthérée, qui rap­pelle – à son échelle – la pho­togra­phie ciselée des films cré­pus­cu­laires de Michael Mann tournés en numérique (à com­mencer par Col­lat­er­al) : plus que son per­son­nage prin­ci­pal, le véri­ta­ble pein­tre du film est bien Antony Hick­ling. Surtout, ces plans noc­turnes frap­pent par leur capac­ité à fon­dre acuité doc­u­men­taire (puisque l’on capte la vie d’un quarti­er, de ses habi­tants, de ceux qui le tra­versent) et bouil­lon­nement fic­tion­nel (les per­son­nages et les acteurs sont au pre­mier plan, dans tous les sens du terme) dans une même effer­ves­cence nar­ra­tive : c’est cet alliage sub­til qui con­fère à Where Hors­es Go to Die l’ex­al­ta­tion feuil­letonesque d’un cer­tain ciné­ma français, qui cour­rait des Vam­pires de Feuil­lade aux derniers films de Zulaws­ki, en pas­sant par le colos­sal Out 1 de Jacques Riv­ette. En effet, Antony Hick­ling déploie ici une pro­fu­sion diégé­tique étour­dis­sante, que l’on croy­ait défini­tive­ment per­due dans les scènes bor­der­line de La Fidél­ité où Andrzej Zulaws­ki fil­mait les déam­bu­la­tions de Sophie Marceau et de Guil­laume Canet dans un Pigalle endi­a­blé.

Pluies d’artifice

Con­join­te­ment au réc­it de cette ren­con­tre, la quête d’in­spi­ra­tion de Daniel est au fond, pour Antony Hick­ling, un pré­texte au déploiement d’une pléthore d’ar­ti­fices visuels et sonores. Sans con­trari­er l’ef­fi­cac­ité du réc­it, ceux-ci l’emportent bien sou­vent vers des cimes avant-gardistes. Certes, les ten­ta­tives du réal­isa­teur sont loin d’être uni­vo­que­ment fécon­des – il excède par­fois les lim­ites du kitsch, sans l’in­ter­roger vrai­ment d’un point de vue esthé­tique. Mais force est de con­stater qu’il parvient, sur la durée, à pro­duire une étrange sidéra­tion : à plusieurs repris­es, Where Hors­es Go to Die arbore ce lanci­nant «mon­tage des attrac­tions» défendu en son temps par Eisen­stein, en par­ti­c­uli­er lorsque Hick­ling se plaît à align­er les saynètes bur­lesques, à cul­tiv­er un ciné­ma prim­i­tif et forain – dépourvu néan­moins de la forme de naïveté qu’il pou­vait par exem­ple revêtir vers la fin du Cuirassé Potemkine. Ce dou­ble héritage appa­raît par­ti­c­ulière­ment sail­lant dans quelques ful­gu­rances, comme ce bref com­bat au couteau – qui s’in­sère ex abrup­to dans la nar­ra­tion – entre les comé­di­ens Manuel Blanc et Luc Bruyère, calqué sur le tournoi d’e­scrime final du Noroît de Jacques Riv­ette, pareille­ment tiré vers l’ab­strac­tion. Il se man­i­feste toute­fois plus explicite­ment encore lorsque le film ren­voie à une théâ­tral­ité brute et exac­er­bée, telle qu’on pou­vait la trou­ver, non seule­ment chez Riv­ette, mais aus­si chez Wern­er Schroeter : les flâner­ies anx­iogènes des qua­tre pros­ti­tués dans l’in­triguant manoir, au cours desquelles ils arpen­tent une topogra­phie intime où s’en­tre­choquent passé et présent, rap­pel­lent certes le mon­tage fan­tai­siste et prim­i­tif de Céline et Julie vont en bateau (dans le rap­port des per­son­nages à l’e­space de la mai­son), tourné par le pre­mier, mais peut-être plus encore les rup­tures de ton toutes théâ­trales de Deux, réal­isé par le sec­ond.

En dépit de quelques réserves, on peut donc légitime­ment se réjouir de la sor­tie de Where Hors­es Go to Die. Avec une économie de moyens impres­sion­nante, Antony Hick­ling parvient à artic­uler le réc­it bal­isé d’une quête exis­ten­tielle à une ambi­tion avant-gardiste : ce mélange déton­nant entre­tient une fas­ci­na­tion durable et pré­cieuse.