Voici un étrange long-métrage en trois chapitres. Il s’agit en fait de trois courts pou­vant être vus indépen­dam­ment tout autant que dans la foulée, pour par­courir le chemin de croix de J.C., de sa con­cep­tion tumultueuse à l’accomplissement de son des­tin et à l’affirmation de son iden­tité. Antony Hick­ling livre une ver­sion déjan­tée, mais néan­moins très per­ti­nente, du mythe chris­tique, à tra­vers un univers d’une grande richesse visuelle et séman­tique.

Sacralité profane

Fruit d’une immac­ulée con­cep­tion revue et cor­rigée, J.C. se voit des­tiné à un chemin de croix tout tracé par un ange Gabriel aux traits féminins dans L’Annonciation (or the con­cep­tion of a lit­tle gay boy). Prompt à l’injure, cet émis­saire prédit avec autorité sa mis­sion à une pros­ti­tuée stérile de 45 ans: « L’Esprit Saint vien­dra sur toi et la puis­sance du Très Haut te pren­dra sous son ombre. (…) L’Esprit Saint qui naî­tra sera appelé QUEER et sera le Fils de Dieu. » Après l’action sanglante d’un client anonyme, la nou­velle mère voit la prophétie com­plétée alors qu’elle pose en Sainte Vierge : « L’enfant que tu enfan­teras sera aux mains des pêcheurs. Ils l’humilieront, lui cracheront dessus et le haïront. Il mour­ra du sida. Mais le troisième jour, il ressus­cit­era des morts. » Le pre­mier seg­ment du trip­tyque impose donc un ton décalé dans un style fellinien affir­mé. Les rap­ports humains sont placés sous le signe de la dom­i­na­tion et la représen­ta­tion oscille entre moments nat­u­ral­istes et délires pic­turaux, nour­ris d’une icono­gra­phie religieuse détournée avec fan­taisie. Le chapitre cen­tral Lit­tle Gay Boy Christ Is Dead con­stitue le cœur de cette tragédie aux accents sur­réal­istes et s’avère aus­si être le seg­ment le plus fort de l’ensemble. Jeune adulte timide, J.C. y explore sa sex­u­al­ité, décou­vre ses pul­sions masochistes et expéri­mente des jeux de dom­i­na­tion vio­lents. Ce Christ frêle au vis­age doux, incar­né avec déli­catesse par Gaë­tan Vet­ti­er, éprou­ve le désir des hommes comme il sup­porte le pen­chant inces­tueux d’une mère affreuse, sale et méchante. Son par­cours ini­ti­a­tique s’achève par la ren­con­tre avec Dieu le Père (son père), jusqu’à un mariage œdip­i­en et dionysi­aque aux accents mor­tifères, dans une nou­velle ver­sion de la cène (Holy Thurs­day – The Last Sup­per).

Vision baroque

Little Gay Boy, sous-titré A Trip­tych (LGBT…) est un objet fon­cière­ment hétéro­clite. Les stig­mates du film auto­pro­duit, avec ses acci­dents et ses imper­fec­tions, par­ticipe au car­ac­tère unique de ce film man­i­feste. Bur­lesque et onirique, char­nel et sen­suel, Lit­tle Gay Boy ose toutes les folies avec une élé­gance bâtarde assumée. Antony Hick­ling aime la pein­ture de la Renais­sance, Pasoli­ni, Jar­man, et ça se voit ! Ses moyens réduits ne l’empêchent pas de faire preuve d’une belle ambi­tion visuelle pour servir un pro­pos dense. Afin de défrich­er la poly­mor­phie de l’identité queer, Hick­ling inter­roge le poids de la reli­gion dans la con­struc­tion de tout être, quel que soit son degré de croy­ance et son par­cours per­son­nel, et explore sans tabou le rap­port con­trar­ié de l’individu à ses géni­teurs. Il dénonce aus­si les tra­vers inté­gristes, comme avec cette man­i­fes­ta­tion, dans le troisième volet, où des religieux agi­tent des pan­car­tes homo­phobes dans un sous-bois prop­ice aux ren­con­tres sex­uelles, jusqu’au moment où ils trébuchent et révè­lent des sex­es cade­nassés.

Porté par un texte d’une grande poésie, le par­cours de J.C. est ponc­tué de tableaux abstraits pour struc­tur­er un réc­it hal­lu­ciné, où l’urgence de vie se mêle à une pul­sion de mort de plus en plus pres­sante. Les per­for­mances du danseur Bino Sauvitz, cou­vert d’une pein­ture blanche et rouge, don­nent une cor­po­ral­ité con­vul­sive à ces enjeux. Il en va de même des plans pic­turaux qui con­clu­ent chaque par­tie, comme la Pietà déchi­rante en fin de deux­ième seg­ment, ou des représen­ta­tions presque abstraites des expéri­ences S.M. On retrou­ve ici la plas­tic­ité envoû­tante du tra­vail d’Antony Hick­ling, vis­i­ble dans ses précé­dents courts-métrages, pro­posés en bonus de ce DVD. Avec lui, le ciné­ma se mêle à l’installation per­for­ma­tive dans une explo­ration des formes foutraque et intel­li­gente.