Avant de par­ler plus en détail d’Un jour dans la vie de Bil­ly Lynn, le nou­veau long-métrage d’Ang Lee, il con­vient de pré­cis­er que ne l’avons pas vu exacte­ment tel qu’il a été conçu : tourné en 3D, il a surtout pour par­tic­u­lar­ité d’être le pre­mier film de ciné­ma dont les pris­es de vue affichent une cadence de 120 images par sec­onde (con­tre 24 nor­male­ment, voire 48 sur déjà quelques films – en tête de liste la trilo­gie The Hob­bit de Peter Jack­son), un for­mat que Sony, la société de pro­duc­tion, a bap­tisé « Immer­sive Dig­i­tal »[1]. Ces pré­ci­sions tech­niques ne sont pas anec­do­tiques : le sou­venir de la bizarrerie du pre­mier volet de The Hob­bit, qui tenait à la net­teté pro­pre­ment hal­lu­ci­nante dont fai­sait preuve le film (on pou­vait, par exem­ple, y voir une pluie décom­posée en un filet de traits vis­i­bles à l’œil nu, mais aus­si tous les arti­fices numériques, qui con­tribuaient à faire de cette nou­velle explo­ration de la Terre du Milieu une vis­ite dans un parc d’attractions), nous laisse penser que l’expérience sen­si­ble du film ne doit pas être exacte­ment la même dans le dis­posi­tif préal­able­ment décrit. On ne peut donc pas pleine­ment stat­uer à l’heure où ces lignes sont écrites ce que vaut vrai­ment Un jour dans la vie de Bil­ly Lynn, mais il appa­raît toute­fois à la vision de la ver­sion « con­ver­tie » (sans 3D, avec 24 images par sec­onde) que cette net­teté joue un rôle essen­tiel dans la dra­maturgie.

Un jour dans la vie de Bil­ly Lynn s’ouvre sur un plan qui rap­pelle autant Star­ship Troop­ers que Redact­ed de Bri­an De Pal­ma : sur un frag­ment de l’écran, des images filmées par une caméra embar­quée et accom­pa­g­nées d’une voix-off nous mon­trent un jeune sol­dat, Bil­ly Lynn, venir à la rescousse de l’un de ses supérieurs. À mesure que le com­men­taire audio par­ticipe à faire de ce bout de réel un morceau de bravoure, le corps du sol­dat grossit en un amas de pix­els, qui gran­dis­sent encore et encore avant de dis­paraître dans un fon­du au noir. Qu’y‑a-t-il der­rière cette image du héros en action ? Le film se fonde sur cette ques­tion mais va plus loin que le « sim­ple » dévoile­ment de l’envers de la fab­ri­ca­tion d’une image de pro­pa­gande. Le réc­it, pour­tant, se con­cen­tre sur l’une des escales de la tournée médi­a­tique du rég­i­ment « Bra­vo », le batail­lon dont fait par­tie Bil­ly Lynn, alors que la con­tro­ver­sée guerre en Irak bat son plein. À l’instar de Mémoires de nos pères de Clint East­wood, qui racon­tait les dessous d’un épisode de la Sec­onde Guerre Mon­di­ale érigé en mythe pour servir les besoins de l’armée, le film mon­tre com­ment des sol­dats célébrés pour leur héroïsme par­ticipent à un show organ­isé dans un stade de foot­ball, ici à l’occasion d’un match des Cow­boys de Dal­las[2].

Égalisation numérique

Si la nar­ra­tion calque son rythme sur le déroulé de l’événement (l’avant-match, l’ouverture, le spec­ta­cle à la mi-temps, etc.), Ang Lee mêle toute­fois le fil de l’action à des réminis­cences de Bil­ly Lynn – de sa vie en Irak, mais aus­si de son retour au foy­er et de l’enterrement du ser­gent Shroom (Vin Diesel), que Bil­ly a vaine­ment ten­té de sauver. Ce qui frappe dans le mon­tage d’Ang Lee tient moins à la dis­par­ité des espaces-temps et aux chocs que devraient sus­citer cer­tains rac­cords qu’à la façon dont la net­teté des tran­si­tions met tout au même niveau : la guerre, le spec­ta­cle, le vrai et le faux, le réel et les fan­tasmes de Bil­ly. C’est pourquoi le film entrelace si forte­ment la scène avec ses couliss­es, la caméra pas­sant der­rière foule de rideaux et arpen­tant des couloirs réservés aux équipes tech­niques, pour mon­tr­er la porosité des espaces et des régimes d’images qui se présen­tent à nous. Le pro­longe­ment invis­i­ble entre le faux et son envers est notam­ment ce qui se joue dans le flirt de Bil­ly avec une cheer­leader : si l’idylle naît dans l’arrière-décor (der­rière le rideau, sous les gradins du stade), en périphérie des lumières des pro­jecteurs et du pro­to­cole des céré­monies, elle n’en demeure pas moins le théâtre d’une dual­ité recon­duite entre le corps de Bil­ly et son image – la jeune fille tombe davan­tage amoureuse du héros et de l’idée abstraite du sac­ri­fice qu’impliquerait leur union que du garçon en tant que tel.

La flu­id­ité que vise tech­nique­ment le film, en enreg­is­trant 120 images par sec­on­des plutôt que 24, per­met ain­si une porosité accrue entre deux régimes d’images dis­tincts mais toute­fois con­comi­tants. C’est dans cette per­spec­tive que la net­teté remar­quable de l’image va au-delà de la sim­ple per­for­mance tech­nique et sert une visée plus fine qu’il n’y paraît : les détails que met en relief cette pré­ci­sion – par exem­ple, les bou­tons de fièvre qui essai­ment les lèvres supérieures fraîche­ment rasées des sol­dats à peine pub­ères – don­nent à voir une vérité logée au cœur de l’image fab­riquée pour servir les fins de l’armée. En somme, une vérité de l’image au cœur d’une image fausse.

Au bout des pixels

Reste que le film, pas tou­jours très léger sur son ver­sant méta (par­al­lèle­ment au match le rég­i­ment est en négo­ci­a­tion pour l’adaptation de leur his­toire au ciné­ma, le film mul­ti­plie les clins d’œil et les regards caméras pour met­tre à bas le qua­trième mur, etc.), n’atteint pas tout à fait les pro­fondeurs théoriques d’autres films de guerre déjà passés par là (en pre­mier lieu Redact­ed de Bri­an De Pal­ma), ni la mélan­col­ie sépul­crale de Mémoires de nos pères, car sa final­ité se trou­ve au fond ailleurs. Si Un jour… mon­tre bien les rouages de la machiner­ie pro­pa­gan­diste – avec en point d’orgue un con­cert des Des­tiny’s Child et une réu­nion avec le Grand Moghol des lieux, sorte de Magi­cien d’Oz qui com­mande à dis­tance, au télé­phone et der­rière un rideau bleu, sa piteuse équipe de foot­ball –, son chemin le mène à un tout autre et beau dénoue­ment, qui va au bout de la tra­ver­sée des pix­els que promet­tait l’ouverture du film. Der­rière la fac­tic­ité de l’image et la fac­tic­ité de la guerre en Irak (fac­tic­ité des armes de destruc­tion mas­sive, fac­tic­ité de la mis­sion démoc­ra­tique), Bil­ly Lynn trou­ve une forme de vérité exempte de sim­u­lacre : vérité de la cama­raderie, vérité des corps et vérité de l’amitié qui unit les mem­bres très dif­férents du rég­i­ment. Cette résilience de vis­ages fam­i­liers au cœur du tour­bil­lon numérique est l’une des très belles pistes du film qui, loin de vilipen­der les puis­sances du faux que porte l’image dig­i­tale, fait au con­traire de la net­teté de l’image la bous­sole de Bil­ly dans l’affirmation de son choix (suiv­re ou non le rég­i­ment, repar­tir ou pas à la guerre). Que le film s’achève sur une scène mêlant réel et rêver­ie, morts et vivants, avec une pro­ces­sion aux accents funéraires et pour­tant émou­vante par l’esprit de groupe qu’elle dépeint (chaque mem­bre du rég­i­ment récite, dans une lim­ou­sine-cor­bil­lard, les mots d’adieux de leur ser­gent décédé), traduit bien l’horizon hétéro­clite de ce patch­work liant l’ensemble de ses fils sous la ban­nière égal­isatrice du numérique et de la net­teté de plus en plus grande qu’il per­met.

Notes

Notes
↑1 Que l’on pour­rait traduire par « numérique immer­sif ».
↑2 Il est par ailleurs tout à fait pas­sion­nant de not­er que ce stade est celui sur lequel se clô­ture un autre film sur la guerre d’Irak (et une autre explo­ration de la fab­ri­ca­tion de l’héroïsme) : Amer­i­can Sniper du même Clint East­wood, et sa décriée célébra­tion patri­o­tique (ou plutôt : sa décriée retran­scrip­tion d’un folk­lore patri­ote).