Héri­tière excen­trique du siè­cle dernier, Flo­rence Fos­ter Jenk­ins a réus­si à con­va­in­cre ses con­tem­po­rains qu’elle avait le tal­ent d’une col­orature alors même qu’elle ne savait pas plac­er une note (men­tion spé­ciale pour sa reprise très enrouée de La Flûte enchan­tée). Son argent l’a beau­coup aidée. Mais recon­nais­sons-lui aus­si une pugnac­ité qui lui a per­mis de sor­tir plusieurs dis­ques avant de se pro­duire, lors d’un con­cert devenu mythique, dans le pres­tigieux Carnegie Hall de New York. Autant dire qu’elle est une fig­ure suff­isam­ment improb­a­ble dans l’his­toire de la musique pour qu’elle soit, aujourd’hui encore, une source inépuis­able d’inspiration.

Déjà héroïne d’une pièce off-Broad­way qui s’est aus­si jouée à Paris, elle se retrou­ve au cen­tre de deux films dont les sor­ties se talon­nent : Mar­guerite, évo­ca­tion libre signée Xavier Gian­nol­li et ce biopic de Stephen Frears cen­tré sur ses derniers mois. Deux films qui n’ont pour­tant rien de redon­dants car diamé­trale­ment opposés dans leur traite­ment. Quoique très clas­sique, la ver­sion de Frears a le mérite d’être plus proche de la réal­ité et surtout de se mon­tr­er beau­coup plus clé­mente vis-à-vis de son héroïne. Le réal­isa­teur anglais nous épargne aus­si la noirceur émanant du film avec Cather­ine Frot qui con­damnait le per­son­nage et, plus générale­ment, tous ceux qui osaient avoir des vel­léités d’artiste sans en mon­tr­er le tal­ent. Rien de tout cela donc chez Frears, bien au con­traire. La morale de l’histoire est d’ailleurs inscrite dans cette réplique énon­cée par Jenk­ins peu de temps avant sa mort : “Les gens pour­ront dire que je ne savais pas chanter, mais per­son­ne ne pour­ra dire que je n’ai pas chan­té.”

Contrechamps

Mais plus que le por­trait de femme, c’est surtout son entourage qui intéresse vrai­ment Stephen Frears. Pour lui, la clé du “per­son­nage Jenk­ins” est à chercher dans les proches de la diva et dans le jeu de dupe auquel ils se livrent con­tin­uelle­ment. Ou com­ment une bande d’artistes de “série B” s’est plu à entretenir l’image de la sopra­no pour vivre par procu­ra­tion des rêves de gloire. Il s’en faut d’ailleurs peu pour que Meryl Streep, désor­mais habituée aux rôles musi­caux, se fasse vol­er la vedette par les per­son­nages sec­ondaires : à com­mencer par Hugh Grant qui fait ain­si son come-back dans le rôle de l’amant pla­tonique, sans oubli­er Simon Hel­berg, génial dans le rôle du pianiste partagé entre effroi et admi­ra­tion.

Dès la pre­mière scène, Frears installe ain­si le motif du théâtre dans le théâtre pour annon­cer, d’entrée de jeu, que tout ne sera que mas­ca­rade. C’est aus­si dans cette ouver­ture que l’on voit le rôle essen­tiel des con­trechamps. L’arrivée grotesque de Jenk­ins en muse inspi­ra­trice est tout de suite con­tre­bal­ancée par ces regards pleins d’extase et d’admiration des mem­bres de la société musi­cale dont cette femme est mécène. Il en sera de même à chaque fois que Jenk­ins poussera une note jusqu’à son con­cert mémorable au Carnegie Hall où l’intervention d’une épouse décom­plexée per­me­t­tra à l’artiste de pour­suiv­re son con­cert in extrem­is dans les bra­va des spec­ta­teurs. Élé­ment essen­tiel dans la con­struc­tion du per­son­nage, la magie du mon­tage per­met ain­si de pro­hiber le rire et de don­ner une toute autre inter­pré­ta­tion aux vocalis­es ratées de la diva. Par exten­sion, le hors-champ est alors appréhendé comme une men­ace poten­tielle, celle de démys­ti­fi­er un édi­fice déjà frag­ile. D’où cette propen­sion qu’ont les per­son­nages et la mise en scène à main­tenir Jenk­ins dans des espaces con­finés et fam­i­liers.

Un écrin trop lisse

Ce par­ti-pris oblige Stephen Frears à rester à une cer­taine dis­tance de Jenk­ins sans entr­er ni dans l’empathie totale ni dans l’ironie cas­tra­trice. Mais à force de rester en périphérie de son per­son­nage, le film finit par man­quer cru­elle­ment de mor­dant. Le scé­nario, linéaire et beau­coup trop clas­sique, n’aide évidem­ment pas. Si Frears fait preuve d’un vrai sens du cadre (le ciné­mas­cope est très bien util­isé) et sait ménag­er ses effets (la pre­mière presta­tion de Jenk­ins est savoureuse), il a du mal à occul­ter le manque d’audace de son livret qui recourt aux effets tire-larmes et autres rac­cour­cis psy­chologiques (la musique est devenu un sub­sti­tut de l’amour pour celle qui a con­trac­té la syphilis lors de son pre­mier mariage). Avec un tel sujet, on se serait atten­du à un film plus fou, qui sait pren­dre des risques. Bref, un film à l’image de son héroïne. L’écrin, plutôt lux­ueux, n’est certes pas désagréable à regarder. Les acteurs maîtrisent leur par­ti­tion. Mais l’ensemble est bien trop paresseuse­ment accordé pour ren­dre com­plète­ment jus­tice à cette Castafiore qui aurait mérité d’être dépeinte en mode majeur.