Si le nou­veau film de Paul Ver­ho­even s’est rebap­tisé Elle, plutôt que « Oh… » comme le roman de Philippe Djian dont il est adap­té, c’est parce qu’il fait d’Isabelle Hup­pert le piv­ot de son intrigue. D’ailleurs, à la lec­ture de l’histoire de cette quin­qua au cynisme réfrigérant et à la vie intime déca­pante, la comé­di­enne n’avait pas atten­du l’accord de Ver­ho­even pour faire savoir son intérêt au déten­teur des droits, le pro­duc­teur Saïd Ben Saïd. De fait, tout dans le per­son­nage évoque le pro­fil d’Huppert : en pre­mier lieu, cette capac­ité à faire dériv­er le cours des choses sous le masque d’un vis­age indéchiffrable, qui fait la mar­que de son jeu depuis plus de quar­ante ans qu’elle con­tribue à faire dérailler le ciné­ma français de son petit cir­cuit rou­tinier. Faut-il pour autant réduire Elle à un acte de bravoure actologique ? Évidem­ment pas. Et c’est peu dire qu’on attendait surtout beau­coup de la ren­con­tre entre l’une des actri­ces main­stream les plus sub­tile­ment déjan­tées et le sar­casme légendaire du réal­isa­teur de Basic Instinct, après dix ans d’absence depuis le très beau Black Book. Laque­lle ren­con­tre, sur le dos du roman de Djian (drôle mais pas très fin­aud) et dans l’ombre du ciné­ma français, lais­sant ain­si plan­er le retour en fan­fare du Boss de la farce satirique. Ver­dict ? Le duo Verhoeven/Huppert se hisse, avec Ma Loute, dans notre Top 1 ex-aequo (et pro­vi­soire, évidem­ment) de cette année. D’ailleurs, à l’heure où l’on écrit, avec 2450 entrées à la séance de 14h, Elle cara­cole en tête du box-office parisien devant War­craft. Pas mal pour un film non primé.

Il y a quelque chose de tordu au royaume d’Huppert

Soit l’histoire de Michèle, entre­pre­neuse couron­née de suc­cès, céli­bataire, divor­cée, mère d’un grand dadais, et harcelée à domi­cile par un mys­térieux agresseur cagoulé. Pour ne pas gâch­er la sur­prise, dis­ons de l’enquête de Michèle qu’elle vire à la mas­ca­rade, et que le din­don ne sera pas celui que l’on croit. Soit, surtout, l’expurgation du réc­it de Djian de ses pas­sages les plus volatiles : exit la petite psy­cholo­gie du roman d’origine, implé­men­ta­tion du cynisme d’Amer­i­can Psy­cho dans la psy­ché d’une bobo de la ban­lieue ouest. Chez Ver­ho­even, c’est d’abord le corps qui par­le : le verre brisé de la scène de viol, le broiement des os, les étoffes qui craque­nt, le bruit sourd de la chair con­tre le sol, mais aus­si les cli­quetis de l’argenterie, le frot­te­ment des bas con­tre le pan­talon du gen­til voisin qu’on invite à dîn­er, les volets qui claque­nt fort, les déto­na­tions d’un stand de tir (scène absente du bouquin, juste­ment), bref, toute la musique con­crète d’un univers amphi­bie : placide et nor­mal en sur­face, mais gon­flé dans ses pro­fondeurs d’une mon­stru­osité prête à sur­gir dans un fra­cas de vais­selle cassée. Et c’est au beau milieu de cette sym­phonie dis­so­nante que Ver­ho­even a choisi de por­trai­tur­er sa muse, en petit chef d’orchestre au dia­pa­son de son décor.

Elle entre donc dans la famille de ces films qui en dis­ent plus que tous les autres sur la Per­sona de leur vedette. Dès lors, quel serait le pro­pre du Hup­pert movie ? Réponse de Ver­ho­even : ces per­son­nages telle­ment fam­i­liers du bord du gouf­fre, qu’ils y ont trou­vé leur équili­bre. Et si l’on s’en réfère à Elle, sans doute aus­si cette propen­sion à faire ray­on­ner sur son entourage le trou­ble qui l’anime au plus pro­fond, et qui, à mesure que décroît sa capac­ité à sup­port­er ses proches, aug­mente l’attachement qu’elle leur porte : en somme, faire de l’insupportable sa pro­pre zone de con­fort. Il y a ain­si chez Michèle quelque chose de « tor­du » : le con­traste entre son passé, d’une atroc­ité ver­tig­ineuse, et le ton léger qu’elle emploi pour le racon­ter à son voisin ; mais aus­si ce rap­port frontal qu’elle instau­re en toute sit­u­a­tion, creu­sant sa per­son­nal­ité déjà con­tro­ver­sée d’un peu plus d’équivoque. Ain­si, lorsqu’elle passe aux aveux, con­fes­sant à sa meilleure amie qu’elle entrete­nait une liai­son avec son mari, c’est de face et les yeux grands ouverts qu’elle observe, patiente, l’effet dévas­ta­teur de son annonce – juste avant de fil­er avec son voisin, cheville chif­fon­née et gueule ecchy­mosée, et que ne s’échappe l’implacable con­stat valant aus­si bien pour leur rela­tion que pour elle-même : « c’est tor­du ». Au fond, il faut bien com­pren­dre, à cet instant pré­cis, que c’est tout le film qui s’accorde à sa névrose. C’est un peu la revanche de l’Is­abelle Hup­pert de L’Avenir, de Mia Hansen-Løve, dans lequel son per­son­nage subis­sait l’effondrement du château de carte de son exis­tence. Ici, tout est iden­tique – Michèle est divor­cée, mère, finan­cière­ment autonome, sûre d’elle –, à ceci près qu’elle a repris les com­man­des du vais­seau. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à l’image des mul­ti­ples sor­ties de route du scé­nario, sa tra­jec­toire n’est pas rec­tiligne.

La farce du cinéma français

Dernière­ment, de La Pianiste de Haneke à Elle, en pas­sant par Tip Top de Serge Bozon et Abus de faib­lesse de Cather­ine Breil­lat, les meilleurs films d’Isabelle Hup­pert sont ceux où la vio­lence vire à l’absurde, lais­sant le spec­ta­teur à la porte du secret de sa démence. Tout le tal­ent de Ver­ho­even con­siste ain­si à souf­fler le chaud et le froid sur les mêmes scènes, cal­i­brant l’humeur du réc­it sur le trou­ble de son héroïne. À titre d’exemple, quelques sec­on­des avant d’inspirer l’abjection qui s’impose effec­tive­ment, la scène de viol inau­gu­rale est d’abord intro­duite par son con­trechamp : le regard amu­sant d’un gros matou qui ron­ronne. Le reste obéi­ra d’un bout à l’autre au même découpage schizoïde, Elle ne ces­sant de faire grin­cer son réc­it en incor­po­rant ce qu’il faut de déri­sion où l’on s’y attend le moins – d’une agres­sion, donc, à la dis­per­sion des cen­dres de la mère en pas­sant par l’achat d’un paquet de chips bio à la supérette. Mais c’est dans le dis­posi­tif cauchemardesque de la scène de Noël, en plein cœur du réc­it, que le pro­jet comique de Ver­ho­even déploie toute son enver­gure ; lorsque la petite comédie humaine des veu­leries de cou­ples s’installe autour de la table de Michèle : son ex (Charles Berling), accom­pa­g­né de sa nou­velle com­pagne, plus jeune et jolie qu’elle (Vimala Pons), sa meilleure amie (Anne Con­signy), escortée de son mari volage (cf. plus haut), sa mère, épaulée d’un jeune beauf de quar­ante ans son cadet, son fils et sa belle-fille (Alice Isaaz), qu’elle ne peut pas piffr­er, et enfin son voisin d’en face (Lau­rent Lafitte) avec sa femme (Vir­ginie Efi­ra). Le tout grav­i­tant autour d’une Isabelle Hup­pert plus rep­tili­enne que jamais, maîtresse de mai­son tirant les ficelles de son théâtre de mar­i­on­nettes. Autrement dit, ain­si lancé sur un rythme hys­térique, c’est le tableau du ciné­ma français repeint par Ver­ho­even aux couleurs d’un bur­lesque de salon. Éclate alors toute la dimen­sion satirique du film, char­ri­ant moins de « poli­tique » (comme ce fut magis­trale­ment le cas de Robo­cop et Star­ship Troop­ers), qu’une décharge de grotesque telle qu’elle rejoint aisé­ment – quoique dans une gamme plus dis­crète – Ma Loute au rang de nos dernières stupé­fac­tions.

À titre d’anecdote, il faut remerci­er la prov­i­dence d’avoir placé Vir­ginie Efi­ra, Vimala Pons et Alice Isaaz sur le chemin de Michèle, tant le scé­nario de leur mise hors d’état de nuire reflé­tait l’état actuel du marché : au som­met Hup­pert, et les autres loin, très loin der­rière. Elle seule sem­blait capa­ble de tir­er Ver­ho­even de sa retraite anticipée, et de lui inspir­er l’un des films les plus sub­tile­ment farcesques de sa car­rière. Film qui, en retour, la fait accéder, elle, à l’Olympe de son art. Mais préférant encom­br­er l’éther d’une énième let­tre ouverte de papy Ken Loach, le jury can­nois avait vis­i­ble­ment décidé de rester sourd aux dieux du ciné­ma. Point final d’une édi­tion décidé­ment placée – avec Ma Loute, Toni Erd­mann et Elle, tous absents du pal­marès – sous le signe de la mas­ca­rade.