À la sor­tie du déce­vant Un amour de jeunesse de Mia Hansen-Løve en 2011, nous regret­tions la grâce et la légèreté de ses deux pre­miers films, Tout est par­don­né et Le Père de mes enfants, les trois opus for­mant alors une trilo­gie de la perte et du deuil amoureux. Après un détour anesthésié par le biopic « élec­tro » Eden inspiré de la vie de son frère Sven (un des fon­da­teurs de la « garage house »), il sem­ble bien qu’en­fin la jeune cinéaste retrou­ve une forme d’a­paise­ment sere­in et lumineux dans L’Avenir qui vient désor­mais for­mer une « tétralo­gie » avec ses trois drames intimistes précé­dents.

L’humour, politesse du désespoir

À tra­vers le per­son­nage de Nathalie (Isabelle Hup­pert), pro­fesseur de philoso­phie soudaine­ment quit­tée par son époux, Mia Hansen-Løve abor­de avec retenue et humour le sort par­fois cru­el des femmes qui, après quar­ante ans, seraient alors « bonnes à jeter à la poubelle » selon l’héroïne. L’his­toire de L’Avenir est bien celle d’un « désas­tre », d’une cat­a­stro­phe au sens fort du terme (où la vie et les habi­tudes du per­son­nage bas­cu­lent d’un seul coup), que la philosophe se voit con­trainte de méditer avec un calme éton­nant. Plutôt que de s’ex­primer par un mélo­drame appuyé, plein de cris et de larmes, ou encore par une soli­tude mutique et plom­bante, le vac­ille­ment exis­ten­tiel qui atteint de plein fou­et le per­son­nage se révèle grâce au corps même d’Is­abelle Hup­pert han­té par un déséquili­bre con­stant : même les objets qu’elle manie, un bou­quet de fleurs, une poêle à frire, se retrou­vent tou­jours posés de tra­vers, à deux doigts de la chute libre. Le stoï­cisme tout philosophique de Nathalie plongée dans la tour­mente en fait un clown placide et attachant, où le mal­heur s’ex­prime avec humour. Sa mère – jouée par Édith Scob au som­met de sa forme – atteinte de démence et de plus en plus lour­de­ment ingérable pour sa fille, est ain­si un per­son­nage décalé à l’aplomb irré­sistible et loufoque, capa­ble de s’ex­tasi­er devant le physique d’un jeune pom­pi­er alors qu’elle se déclarait au bord de la mort. Ce tableau des mal­heurs de l’âge mûr sonne d’au­tant plus vrai qu’il garde jusqu’au bout la pudeur de la comédie. Last but not least, la cinéaste prof­ite de ce per­son­nage de philosophe pour dress­er une savoureuse satire du monde de l’édi­tion, où le mer­can­til­isme sem­ble bien avoir pris le pas sur la pas­sion de la pen­sée.

Forever Rohmer

La déli­catesse du film tient aus­si à cette cir­cu­la­tion des objets et des corps, où ce sont des détails con­crets et sim­ples, visuels et sen­si­bles, qui révè­lent le deuil et le chem­ine­ment intérieur de Nathalie. On retrou­ve la même justesse qu’au début d’Alber­tine dis­parue de Proust, où la douleur de Mar­cel qui vient d’ap­pren­dre la mort d’Al­ber­tine l’oblige à fuir du regard la chaise où elle s’asseyait tou­jours. Ain­si la dif­fi­culté du per­son­nage à faire le deuil de son mariage sera une affaire de livres qu’elle n’ar­rive pas à ren­dre, ou encore, de bou­quets de fleurs qu’elle ne parvient pas à enfon­cer dans une poubelle. Comme dans le ciné­ma d’Éric Rohmer dont la cinéaste assume avec rai­son l’héritage (le pre­mier plan de L’Avenir est par exem­ple le fidèle miroir du pre­mier plan de la séquence finale de Con­te d’hiv­er), les déplace­ments de l’héroïne dans l’e­space ont un sens exis­ten­tiel. Le décor se charge d’é­mo­tion, plein de fan­tômes, d’af­fects, et d’e­spoirs de rela­tions nou­velles. Le renon­ce­ment à la vie con­ju­gale est ain­si une affaire de lieux : aban­don­ner les paysages de Bre­tagne, chas­s­er de son apparte­ment parisien les derniers biens de son mari, par­tir décou­vrir d’autres paysages comme le Ver­cors, où habite désor­mais son ancien élève et ami Fabi­en (Romain Kolin­ka).

Surprendre le spectateur

Autre thème rohmérien par excel­lence[1], l’his­toire de Nathalie est celle d’une illu­sion qui s’empare de l’héroïne, puis du spec­ta­teur, grâce à un bril­lant jeu de fauss­es pistes. Dès le début, nous nous faisons sur­pren­dre, exacte­ment comme au bout de la pre­mière demi-heure du Père de mes enfants dont le per­son­nage prin­ci­pal dis­parais­sait tout à coup (loin­tain écho de la moder­nité des réc­its hitch­cock­iens de Ver­ti­go et Psy­chose). Alors que le jeune et beau Fabi­en attend Nathalie à la fin de ses cours comme un soupi­rant, alors que les livres cir­cu­lent entre eux comme un pre­mier partage des âmes, c’est finale­ment le mari qui, soudaine­ment, s’en va. Les péré­gri­na­tions de l’épouse délais­sée lais­sent alors espér­er au spec­ta­teur une ren­con­tre nou­velle, la renais­sance de l’amour. Mais là encore, le film déjouera avec brio les attentes du spec­ta­teur en accor­dant une place toute par­ti­c­ulière à la vie intel­lectuelle de Nathalie, à l’adéqua­tion entre sa vie et son méti­er. Les livres qu’elle lit sont en effet autant d’é­chos à sa pro­pre exis­tence qui la nour­ris­sent et l’é­clairent : Dif­fi­cile lib­erté d’Em­manuel Lev­inas, La Mort de Jankélévitch, lu au terme d’un séjour endeuil­lé dans le Ver­cors hiver­nal, ou encore Les Pen­sées de Pas­cal dont Nathalie lit un pas­sage aux funérailles de sa mère : « L’Avenir sem­ble com­pro­mis »… Le scé­nario suiv­ra ain­si la voie d’un dépouille­ment limpi­de pour mieux mon­tr­er la sou­veraine lib­erté d’un très beau per­son­nage, enfin apaisé.

Notes

Notes
↑1 Voir par exem­ple Le Beau Mariage de Rohmer, où une jeune femme (Béa­trice Romand) est con­va­in­cue qu’elle va épouser un avo­cat (André Dus­sol­lier) qui se fiche éper­du­ment d’elle.