Il serait peut-être temps pour Sébastien Betbed­er, 41 ans et une douzaine de films tous for­mats con­fon­dus au comp­teur (dont le remar­qué 2 automnes, 3 hivers), de cess­er de répon­dre à l’une des deman­des les plus hor­rip­i­lantes faites au jeune ciné­ma français : la légèreté. D’aucuns diront que ce n’est pas une ques­tion d’âge et que la jeunesse, par-delà le nom­bre des années et le vol­ume de la fil­mo­gra­phie, désigne avant tout un cock­tail de risque, de fraîcheur et d’audace, assaison­né d’un peu de fan­taisie – parce que ça fait du bien, la fan­taisie, si l’on en croit les catch­lines de Téléra­ma. À pre­mière vue, dif­fi­cile de leur don­ner tort, et Marie et les naufragés, suiv­ant à la let­tre son petit pro­gramme de rémis­sion douce-amère, respecte bien, juste­ment, cette dernière pre­scrip­tion épi­curi­enne. Sauf qu’entre les lignes de l’ordonnance – fraîcheur, audace et fan­taisie, matin, midi et soir – flotte le spec­tre d’une attente thérapeu­tique un peu gênante : celle, à peine voilée, d’un devenir-tranxène du ciné­ma des jeunes auteurs.

Demande que vient docile­ment combler cette romance de con­va­les­cents, où qua­tre soli­taires dépor­tent leur gueule de bois de la rue Jean-Pierre Tim­baud au large de Lori­ent – trans­for­mant l’île de Groix en un joyeux after de dépres­sifs. Au préal­able, Betbed­er aura pris soin de por­trai­tur­er, longue­ment, cha­cun des pro­tag­o­nistes dans sa bulle d’hébétude ; exer­ci­ce où il se mon­tre le plus à son aise, en reprenant notam­ment le découpage en chapitres de 2 automnes, 3 hivers. Or, si la réu­nion de tous promet­tait un hori­zon fes­tif, inven­tant une fra­ter­nité d’un nou­veau genre par l’addition de plusieurs soli­tudes (comme Inupiluk, dernier court-métrage du cinéaste en date, par­ve­nait à le faire en con­frontant deux pat­a­chons sans ambi­tions et deux Inu­its), à l’ar­rivée, il n’en est rien. L’évasion tant promise ne mène qu’à la nar­cose. Si bien qu’à la place du caram­bo­lage de médus­es atten­du, l’effilochage du dernier quart du film, jusqu’à son épi­logue en roue libre, mon­tre surtout com­bi­en Betbed­er perd pied hors du quant-à-soi de la dépres­sion con­tem­po­raine.

Cinéma anxiolytique

Dès lors, on com­prend bien qu’importe moins l’invention d’un romanesque prenant appui sur le mal du siè­cle, comme il sem­blait en être ques­tion, que de s’attendrir de la tor­peur de Pierre Rochefort, du charme foli­chon d’une Vimala Pons un peu tris­toune ou du cha­grin de gros nounours d’Éric Can­tona. À tel point que l’escapade en Bre­tagne, cen­sée les con­duire aux portes d’une révéla­tion, ne fait qu’incorporer un peu plus de fan­taisie à un réc­it qui, d’emblée, ne pre­nait au sérieux que la morosité. Le prob­lème, c’est qu’une telle com­plai­sance pour la déprime, si fofolle soit-elle, cache en vérité le fan­tasme égo­cen­trique d’une réduc­tion du monde au périmètre de nos petites con­trar­iétés. Impasse, sem­blent nous dire ces naufragés rigo­los, dont la seule porte de sor­tie con­siste à s’enivrer de sa pro­pre bizarrerie.

Le film, d’ailleurs, ne lésine pas sur le mot ; chaque per­son­nage ponc­tu­ant son auto­por­trait neurasthénique par le con­stat écar­quil­lé de son anom­alie : « je dois être bizarre ! » Sous-enten­du assez com­plaisant par lequel est revendiqué, en fil­igrane, le droit de ces dépres­sifs à exclure le com­mun des mor­tels de leur petit monde intérieur – trop orig­i­nal, trop incom­pris, parce que trop génial, en fait –, et le droit de cul­tiv­er sa sin­gu­lar­ité au seul béné­fice de la dis­tinc­tion. C’est pourquoi les per­son­nages « nor­maux » qui gravi­tent autour d’eux, comme l’éditeur de l’un, ou l’ex-femme et la petite fille de l’autre, sont traités comme de sim­ples motifs de las­si­tude – le mot “éner­vant” allant jusqu’à être lâché pour qual­i­fi­er l’éveil de la fil­lette. Et c’est aus­si pourquoi, mal­gré la B.O. anx­i­oly­tique de Sébastien Tel­li­er, Marie et les naufragés, inca­pable de trou­ver un écho extérieur aux états d’âmes de ses per­son­nages, finit lui aus­si par énerv­er. Manque à cette comédie-de-l’air-du-temps beau­coup d’insolence, et l’envie de fédér­er autrement qu’en chlo­ro­for­mant notre réflex­ion – c’est d’autant plus inquié­tant que ces ingré­di­ents-là, on ne les trou­ve pas en phar­ma­cie.