Géographie humaine

De la Gare du Nord au bois de Vin­cennes, Claire Simon passe, comme elle le dit en exer­gue, «de la rue au sen­tier», et pour­suit son tra­vail de géo­gra­phie humaine par l’immersion dans un lieu. Une sai­son après l’autre, elle a filmé l’allée royale dont les feuilles changent de couleurs avant de tomber. En promeneuse soli­taire, la cinéaste con­stru­it Le Bois dont les rêves sont faits comme une prom­e­nade quo­ti­di­enne qui arpente, réem­prunte les mêmes chemins mais tout en sachant que ce lieu unique ne pour­ra que s’ouvrir à l’inconnu et à l’inattendu. Ressasse­ment d’un même par­cours, le film s’ouvre très libre­ment aux ren­con­tres imprévues tout en traçant une car­togra­phie des dif­férents désirs de nature qui se ren­con­trent dans cette de forêt ordon­née par l’homme.

Claire Simon con­fie aimer dans ce bois ce qu’elle y trou­ve de «fic­tion de nature» : la ville se fait oubli­er, mais le vis­i­teur de quelques heures n’est pas pour autant dupe que c’est la main de l’homme qui éla­bore ce petit car­ré de sauvagerie dis­ci­plinée au milieu de l’urbanité. Dans cette nature arti­fi­cielle, on fait «comme si» : on feint une prox­im­ité avec l’an­i­mal, comme ces pêcheurs qui « man­gent McDo » sous la tente, et jurent leurs grands dieux qu’ils n’ont jamais tué un pois­son en cinq ans de pra­tique pas­sion­née. Le pois­son, respectueuse­ment attrapé, est pho­tographié, admiré, avant d’être rep­longé dans son étang. Dans le bois, les rap­ports à la vie sauvage sont cod­i­fiés, et l’an­i­mal est le plus sou­vent domes­tiqué, comme ces colonies de chiens emmenés par leur dog-sit­ter ou ce cheval qui tra­verse les allées en tirant une calèche.

Le Bois, miroir du cinéma

Comme le pein­tre qui con­tin­ue, à la tombée de la nuit, à chercher une représen­ta­tion des frondaisons qui toucherait à la « périphrase plutôt qu’à la para­phrase », on voit bien ce qui plaît à la cinéaste dans ce lieu vaste et clos à la fois. La lumière, les couleurs qui changent au fil d’une journée ou d’une sai­son. Les per­spec­tives qui s’ouvrent dans les grandes allées ou se fer­ment dans des rideaux d’arbres et per­me­t­tent de dis­simuler des ébats tar­ifés comme ils offrent à celui qui veut vrai­ment voir une cir­cu­la­tion du regard. Dans ce bois, c’est aus­si une métaphore du ciné­ma que vient chercher la réal­isatrice. Comme Agnès Var­da dis­ait dans Les Glaneurs et la glaneuse filmer d’une main son autre main, Claire Simon enreg­istre dans la parole de l’autre sa pro­pre voix. Chaque ren­con­tre sem­ble agir comme un miroir qui par­lerait aus­si d’elle, de sa façon de regarder, d’aimer, de vivre. Cha­cune met en abyme la sit­u­a­tion du tour­nage.

Mais les autres, pas­sants, tra­vailleurs ou même habi­tants du Bois, qu’ils soient légitimes ou clan­des­tins, que vien­nent-ils chercher ici ? Pour cer­tains, c’est la fuite de la ville qui les amène, la volon­té d’y trou­ver un refuge. Pour d’autres, c’est l’envie de socialis­er, de se retrou­ver entre sem­blables d’une com­mu­nauté exilée ou des mani­aques d’avions en mod­èle réduit. Comme dans les autres films de Claire Simon, Récréa­tions en tête, Le Bois dont les rêves sont faits con­stru­it au gré des ren­con­tres une topogra­phie humaine pro­fondé­ment cru­elle. Mis­ère sex­uelle, pau­vreté, soumis­sion, soli­tude transparais­sent dans les con­ver­sa­tions avec Stéphanie la pros­ti­tuée qui fait vis­iter ses cham­bres à ciel ouvert, ou avec la mère au foy­er qui aimerait par­ler plus sou­vent à des adultes. Der­rière des dis­cours de reven­di­ca­tions de lib­erté, d’autonomie de ceux qui habitent le bois transparaît surtout une incom­men­su­rable soli­tude.

Lieu commun

C’est là sans doute la grande lim­ite du film, que de traiter sur le même mode la ren­con­tre de l’ennui de la mère de famille et celle de l’amertume du cam­bodgien vic­time du régime de Pol Pot qui con­fie son désar­roi de n’avoir pas d’enfant. On pense au dis­posi­tif qu’u­til­i­sait Louis Malle dans Place de la République : la spon­tanéité dû micro-trot­toir appliquée à la forme doc­u­men­taire. Mais la légèreté du dis­posi­tif prend ici par­fois des airs d’équiv­a­lence d’une his­toire à une autre, voire par­fois d’échan­til­lon­nage. Le lieu unique finit par n’être qu’un lieu com­mun, chemin de pas­sage d’un per­son­nage à l’autre. Il s’en tient à sa fonc­tion de décor sans se hiss­er au rang de pro­tag­o­niste. Si Claire Simon met en scène sa pro­pre parole, la voix de ceux qu’elle filme dis­paraît sou­vent sous le super­fi­ciel ou l’anecdotique de la dis­cus­sion. Le décalage entre l’intimité pro­fonde des sujets abor­dés et la légèreté de la ren­con­tre inopinée met très sou­vent en échec la ten­ta­tive de faire émerg­er une parole pour don­ner plutôt à écouter des échanges de bon voisi­nage.

Un intrus se glisse pour­tant dans l’homogénéité du ciné­ma direct. Tournées par Marielle Burkhal­ter, des images d’un sémi­naire de Gilles Deleuze mon­trent ce qui se tenait jadis à la place de l’une des par­celles du Bois : l’Université de Vin­cennes et son pro­jet d’utopie d’un enseigne­ment hor­i­zon­tal, dénué de volon­té magis­trale. Ces archives en noir et blanc inter­vi­en­nent sur des plans du même lieu au présent, où Émi­lie Deleuze fouille sous les feuilles à la recherche des traces lais­sées par le fan­tôme de son père. On aimerait, juste­ment, que le film s’enfouisse davan­tage, qu’il se laisse guider par une pen­sée « rhi­zoma­tique », comme aurait dit le philosophe, qu’il creuse plus loin que cette forme de con­ver­sa­tion polie avec des incon­nus. La com­bi­na­toire du mon­tage reprend l’aléatoire du lieu en faisant coex­is­ter dans un même ter­ri­toire artis­tique (le film) cette galerie de per­son­nages que rien ne relie, excep­té le fait d’avoir été dans le même lieu physique (le Bois). Le sen­ti­ment de l’aléatoire de la ren­con­tre qui en découle ne parvient dès lors jamais à dépass­er le sen­ti­ment d’être face à des pas­sants anonymes.