Ce n’est pas la pre­mière fois que Claire Simon pose sa caméra dans le milieu sco­laire : ain­si de Récréa­tions, en 1992, mais aus­si d’Appren­dre, son précé­dent doc­u­men­taire, qui suiv­ait le quo­ti­di­en de plusieurs class­es de pri­maire en fil­mant au ras des gestes, sans com­men­taire ni entre­tien, pour restituer quelque chose de l’expérience con­crète de l’école, plutôt que d’en tir­er un dis­cours général sur l’institution. Le cas d’Écrire la vie : Annie Ernaux racon­tée par des lycéennes et des lycéens est plus com­plexe, bien qu’il repose sur un principe d’immersion sim­i­laire. Après l’attribution du prix Nobel de lit­téra­ture à Annie Ernaux en 2022, la cinéaste s’est ren­due dans plusieurs lycées français (de Cayenne à Ville­franche) pour suiv­re des cours con­sacrés à l’autrice des Années. Les séquences obéis­sent glob­ale­ment à la même struc­ture : on y présente le nom et la local­i­sa­tion de chaque étab­lisse­ment avant la séance en elle-même, filmée dans la longueur et par­fois pro­longée par une dis­cus­sion entre élèves hors du lycée et en l’absence de leur pro­fesseur. Lors des scènes de classe, la caméra épouse la cir­cu­la­tion de la parole pour laiss­er à cha­cun le temps d’élaborer son point de vue, de décrire l’émotion pro­duite par la fameuse « écri­t­ure plate » revendiquée par l’écrivaine, de porter un regard cri­tique sur la rela­tion amoureuse tox­ique relatée dans L’Occupation, ou encore de partager le trou­ble sus­cité par les descrip­tions très crues de l’avortement dans L’Événement. En pas­sant d’un vis­age à l’autre, Claire Simon cherche à enreg­istr­er la for­ma­tion et le jail­lisse­ment d’une pen­sée ou, plus pré­cisé­ment, une sorte de maïeu­tique qui voit les élèves met­tre en per­spec­tive leurs pro­pres his­toires famil­iales à tra­vers l’œuvre d’Ernaux. Se dégage ain­si de ces échanges l’idée que l’œuvre intime de l’autrice acquiert une portée col­lec­tive en entrant en réso­nance avec une diver­sité d’expériences.

Mais plus encore qu’un film sur l’impact des romans d’Ernaux, Écrire la vie porte sur le cadre sco­laire, qui joue un rôle impor­tant, sinon davan­tage, dans cette maïeu­tique au sein de laque­lle le pro­fesseur se tient en retrait et cherche à ouvrir la dis­cus­sion, sans arrêter l’interprétation. Un cours à Cayenne illus­tre même une con­cep­tion égal­i­taire de l’école, proche de celle que décrit Jacques Ran­cière dans Le Maître igno­rant  : au cours d’un débat sur le par­ler pop­u­laire dans l’œuvre d’Ernaux, une élève évoque son pro­pre rap­port con­trar­ié au créole, avant de se ren­dre au tableau pour en appren­dre quelques mots à ses cama­rades et à son pro­fesseur. De la sorte, les salles de classe filmées par Claire Simon se dis­tinguent net­te­ment de celles que le ciné­ma donne habituelle­ment à voir, mais aus­si de ce que l’on peut savoir des con­di­tions ordi­naires de l’enseignement au lycée. Ici, chaque cours sem­ble se dérouler de façon idéale, notam­ment car que tous les élèves parais­sent avoir lu les textes et se prê­tent volon­tiers à l’exercice. Écrire la vie entre­tient même un cer­tain flou sur la nature de ces séances : cer­taines ressem­blent davan­tage à des ate­liers menés en petits groupes d’une dizaine d’élèves (par­fois con­sti­tués exclu­sive­ment de lycéennes, comme lors de cette séance autour de L’Événement, où la lib­erté avec laque­lle elles dis­cu­tent d’une scène de sexe est sans doute favorisée par la non-mix­ité). Le film ne per­met jamais de com­pren­dre pré­cisé­ment le fonc­tion­nement de ces mod­ules : dans quelle fil­ière sont inscrits ces lycéens ? Ces cours sont-ils pro­posés unique­ment à des volon­taires ? Ces ques­tions peu­vent paraître anec­do­tiques, mais elles ne cessent d’affleurer tan­dis que le film s’attèle à fig­ur­er l’école comme un espace d’émancipation. 

Une séquence frap­pante explicite le dis­cours sur l’institution qui sous-tend Écrire la vie dans son ensem­ble.  Il s’agit d’une minute de silence organ­isée dans la cour d’un lycée à la mémoire de Samuel Paty : seul moment qui ne soit pas directe­ment con­sacré à la lec­ture d’Annie Ernaux, il tranche net­te­ment avec le reste du film et appuie l’hommage ren­du par la cinéaste à l’école répub­li­caine ain­si qu’au corps enseignant. Cet éloge ne con­stitue pas en soi un prob­lème, mais il pose dans le cas présent deux dif­fi­cultés. D’une part, il  implique une homogénéité un peu rébar­ba­tive, puisque chaque scène sem­ble empreinte d’un cer­tain idéal­isme qui n’interroge jamais les lim­ites de l’enseignement – le cadre sco­laire appa­rais­sant sys­té­ma­tique­ment comme le lieu d’une ren­con­tre féconde avec l’œuvre d’Ernaux. D’autre part, ce posi­tion­nement frag­ilise le con­trat de con­fi­ance instau­ré par la forme immer­sive, qui donne d’abord le sen­ti­ment d’une obser­va­tion sans inter­ven­tion. La chose est par­ti­c­ulière­ment frap­pante dans les scènes de con­ver­sa­tion en extérieur, sup­posées accueil­lir une parole plus libre et per­son­nelle de la part des lycéens. Or, quelque chose sonne faux : au fil des échanges, on sent que les jeunes ne se sont pas spon­tané­ment réu­nis pour dis­cuter d’Annie Ernaux en sor­tant de classe, mais que la sit­u­a­tion a prob­a­ble­ment été organ­isée pour le tour­nage, sans que cette entorse au dis­posi­tif ne soit véri­ta­ble­ment assumée. Si les lycéens et lycéennes n’essaient plus de briller devant leur pro­fesseur, une adulte demeure der­rière la caméra, dont la présence suf­fit à infléchir leurs inter­ac­tions : ils sem­blent encore chercher à répon­dre « comme il faut », sans par­venir tout à fait à s’affranchir du cadre sco­laire.