Scé­nar­iste aver­ti (Flight Plan, Jeux de pou­voir, Cap­i­taine Phillips), Bil­ly Ray s’essaie avec Aux yeux de tous à la relec­ture du polar argentin Dans ses yeux sor­ti en 2009. Enquête scindée en deux tem­po­ral­ités, met­tant en scène Julia Roberts et Nicole Kid­man, les deux gloires hol­ly­woo­d­i­ennes qui ne cessent de ten­ter un retour au pre­mier plan, Aux yeux de tous appa­raît comme un spec­ta­cle académique à la con­struc­tion bal­isée. Mais der­rière ce réc­it trag­ique­ment téléphoné pointe le véri­ta­ble souci : une morale des plus nauséabon­des.

Raison d’État

Quelques mois après le 11-Sep­tem­bre, le FBI est sur le qui-vive. Sur­veil­lance accrue des mosquées et mul­ti­pli­ca­tion des écoutes ryth­ment ain­si la vie des agents Jess Cobb (Julia Roberts) et Ray Kas­ten (Chi­we­tel Ejio­for). Tan­dis qu’ils sont dépêchés sur une scène de crime joux­tant un lieu de culte musul­man, le cadavre de la fille unique de Jess est retrou­vé. L’enquête s’oriente rapi­de­ment vers Marzin, un jeune s’avérant être un indic de la plus haute impor­tance. La fin jus­ti­fi­ant les moyens, la hiérar­chie poli­cière préfère pro­téger sa source et peut-être éviter un atten­tat majeur à Los Ange­les, éradi­quant tout espoir de traîn­er le sus­pect devant les tri­bunaux. Quinze ans durant, Ray s’entête à retrou­ver la trace de Marzin, dis­paru des radars depuis longtemps. Croy­ant l’avoir enfin iden­ti­fié, il demande à une anci­enne col­lègue, Claire (Nicole Kid­man), la réou­ver­ture du dossier et donne un espoir inat­ten­du à Jess.

Justice à géométrie variable

Bien que la ter­reur sus­citée par les atten­tats de 2001 hante encore et tou­jours le ciné­ma améri­cain, Aux yeux de tous s’intéresse à un angle rel­a­tive­ment inédit : le post trau­ma­tisme sym­bol­isé par l’obsession poli­cière de déjouer d’autres attaques. Enfer­més dans leurs bureaux, visés à leurs écrans d’ordinateur, absorbés par les écoutes télé­phoniques, les agents du FBI béné­fi­cient ici d’un traite­ment sin­guli­er. Leur immo­bil­isme appar­ent souligne par­faite­ment la dis­symétrie naturelle entre forces de l’ordre, plongées dans l’analyse de don­nées et ter­ror­istes en action sur le ter­rain. Le téle­sco­page d’une sim­ple affaire crim­inelle, aus­si sor­dide soit-elle, et de la défense de la sécu­rité nationale pro­pose une lec­ture cynique mais légitime de l’état d’urgence qui rég­nait alors aux États-Unis. Mal­gré l’accablement d’une des leurs, rien ne doit met­tre en péril la guerre con­tre le ter­ror­isme, quand bien même il faudrait pro­téger un pré­sumé meur­tri­er. Ce par­ti-pris inter­roge intel­ligem­ment le rap­port à la jus­tice et à l’égalité, mais pour qu’Aux yeux de tous embrasse pleine­ment cette vaste prob­lé­ma­tique, encore aurait-il fal­lu qu’il soit porté par une mise en scène plus engagée.

Fable nauséeuse

En lieu et place on assiste à une réal­i­sa­tion a min­i­ma, qui bal­aie en une séquence les impli­ca­tions poli­tiques et morales en jeu. Préférant s’enferrer dans le réc­it trag­ique d’une mère blessée et d’un ami sub­mergé par sa cul­pa­bil­ité et sa lâcheté à affron­ter ses supérieurs, le film recadre son intrigue sur la pour­suite présente de l’hypothétique Marzin, aucune preuve tan­gi­ble n’étayant son éventuel change­ment d’identité et d’apparence. Si Aux yeux de tous se con­tentait de tra­quer son méchant, même sans preuve, on pour­rait encore croire qu’on assiste à un indi­gent revenge movie. Mais la révéla­tion finale embar­que le film vers d’autres hori­zons. Ceux de la jus­tice per­son­nelle, de la vendet­ta cru­elle et injus­ti­fi­able. Mal­gré le cha­grin et la perte, lour­de­ment sig­nifiés deux heures durant par les hoquète­ments intem­pes­tifs et les riv­ières de larmes ver­sées par Julia Roberts en roue libre, rien ne peut valid­er un tel dénoue­ment. Si la propo­si­tion de Bil­ly Ray était une fable, la morale en serait « toute vic­time devient un bour­reau ». Un adage inepte qui clôt un film paresseux et pous­sif.