Tête de gon­do­le de l’action­er sérieux, Paul Green­grass con­tin­ue avec Cap­i­taine Phillips de creuser son sil­lon fétiche : l’événe­men­tiel géopoli­tique et humain, « based on true sto­ries », ces phénomènes ponctuels mais édi­fi­ants qui, ramassés dans le temps et éparpil­lés dans l’e­space, arrachent avec eux un morceau de la grande his­toire. Ici, l’événe­ment est mineur (une prise d’o­tage en mer) mais son sym­bol­isme brasse large (« une his­toire crim­inelle née sur l’océan de l’é­conomie mon­di­ale », dix­it le réal­isa­teur). Tom Han­ks est M. Phillips, un bien­veil­lant cap­i­taine de la marine marchande. Au début du film, il partage avec sa femme ses inquié­tudes sur la marche du monde – un monde trop grand, trop fébrile, au futur alar­mant. Mais M. Phillips, comme M. Green­grass, est un prag­ma­tique – il sait qu’on va devoir faire avec. D’ailleurs, il dit cela très sim­ple­ment, au volant de son auto, sur le chemin de l’aéro­port qui l’amèn­era sur son lieu de tra­vail – en fait l’autre bout du monde. À pro­pos de l’autre bout du monde, Green­grass nous y amène sans tran­si­tion. Là-bas c’est un autre quo­ti­di­en qui se déroule, d’autres inquié­tudes qui s’ac­tivent : ceux d’une tribu soma­li­enne côtière, sur­vivant bon an mal an à la déso­la­tion par l’ac­tiv­ité de pira­terie. Pour eux aus­si, les temps sont durs.

Il suf­fit de ces quelques min­utes intro­duc­tives, et du par­al­lèle qu’il inscrit entre ses deux forces vives, pour qu’un pre­mier malaise naisse. On se demande rapi­de­ment s’il est vrai­ment utile que Green­grass s’ar­rête de cette façon (c’est-à-dire avec sa panique du réel habituel) sur ce vil­lage soma­lien, sur ses habi­tants, sur les moti­va­tions et les pré­parat­ifs de l’at­taque à venir. On en vient même à se deman­der si, au con­traire, le réal­isa­teur n’au­rait pas du avoir la pudeur – non, l’in­tel­li­gence – de pré­cisé­ment ne pas fig­ur­er ces séquences-là. Séquences un peu mal­hon­nêtes et un peu cap­tieuses, qui invi­tent le spec­ta­teur à se con­va­in­cre que la mise en scène sera stricte­ment équitable avec les deux par­tis – qu’il s’a­gi­ra des faits, rien que des faits. Comme si l’hon­nêteté ou l’im­par­tial­ité étaient affaire d’é­gal­ité de ton, de temps de présence math­é­ma­tique­ment répar­ti, à la façon de ces médias car­i­cat­u­raux régis­sant la parole poli­tique au chronomètre.

Promesse d’équité

Ne serait-ce pas plus juste de s’en tenir à ce que le ciné­ma améri­cain, pour des raisons divers­es mais par­fois fort clair­voy­antes, s’est naturelle­ment employé à faire dans son passé avec ses Indi­ens ? C’est-à-dire bien sou­vent ne don­ner à cette puis­sance indigène aucune assise, can­ton­ner cette extranéité en hors-champ, ou plus pré­cisé­ment, au fond de l’im­age, à la façon d’un sur­gisse­ment. Sur­prenant un con­voi de pio­nniers en route vers le grand Ouest, la tribu indi­enne alignée en crête de colline fut couram­ment l’élé­ment per­tur­ba­teur qui impo­sait à l’im­age d’en­fin épouser et assumer son angle sub­jec­tif, pour exiger du réc­it qu’il fixe claire­ment son point de vue, avouant qu’il était du côté de l’his­toire – l’his­toire améri­caine – et non du réel – le réel de la terre du Nou­veau Monde. Green­grass tra­vaille à Hol­ly­wood mais se croit encore jour­nal­iste indépen­dant : on se laisse donc facile­ment dire avec lui que ses films seront hon­nêtes avec tout le monde. Cette promesse d’équité est une impos­ture. Et cette impos­ture n’est pas neuve, elle demeure celle d’une rhé­torique de reportage sou­vent plus dém­a­gogique que vériste. Mais aus­si d’une ten­ta­tion glob­al­isante qui, sous cou­vert d’u­ni­ver­sal­isme, uni­formise et niv­elle à hau­teur de ses engage­ments. Cette approche n’est pas du côté de la morale, du sen­ti­ment ou de la jus­tice, elle est du côté de la procé­dure et de l’in­for­ma­tion. Son regard n’opère aucun choix : il embrasse tout, jux­ta­pose tout.

Ce regard morcelé et total­isant souligne la vraie jouis­sance de ce ciné­ma. Jouis­sance con­nue, et au fond stricte­ment for­mal­iste : c’est un art de la guerre con­tex­tu­al­isé et exhaus­tif, soucieux de gestes et de pro­to­coles. Un art tirail­lé entre dif­férents pôles formels et thé­ma­tiques : le pro­fes­sion­nal­isme 2.0. (l’es­pi­onnage tech­nocra­tique à la Bourne), l’a­ma­teurisme révolté (hier, les ter­ror­istes afghans ; aujour­d’hui, les pirates soma­liens) et l’héroïsme citoyen (les pas­sagers du Vol 93, le peu­ple de Bloody Sun­day). C’est tan­tôt d’une stupé­fi­ante célérité (La Vengeance dans la peau, thriller ubiquiste et surex­cité), tan­tôt d’une iné­narrable bêtise tau­tologique (Vol 93, comme si vous y étiez – rien de plus, rien de moins). Dans Cap­i­taine Phillips, on sent bien que le réal­isa­teur tend à opér­er la fusion naturelle de ses courants, orches­trant une ren­con­tre d’a­ma­teurs (une bande de braves marins face à un com­man­do désor­gan­isé) pro­gres­sive­ment mise sous la férule de la mire high-tech améri­caine.

À cet égard il ne faut pas se men­tir : dans son genre, le film est très réus­si – effi­cace, crédi­ble, tenu, hale­tant. Dans son hys­térie factuelle, il élève même des micro-séquences plutôt red­outa­bles. Il y a par exem­ple quelque chose d’assez puis­sant dans cette image d’un car­go gigan­tesque pris d’as­saut par une mis­érable bar­que à moteur. Parce qu’on dirait un ver de terre qui assail­li­rait un drag­on et parce que, plus qu’une représen­ta­tion du déséquili­bre des forces en présence, cette image donne à ressen­tir la démesure, en même temps que la déri­sion, du défi insen­sé de ces pirates. Ou plus spé­ci­fique­ment : de ce que cela implique pour ces gens-là, ces pêcheurs, ces vil­la­geois, ces pau­vres, ces brig­ands, ces Africains, de défi­er – non pas l’Amérique – mais ce sys­tème, cette économie, cette indus­trie, ce monde, cette démesure-là.

Leçon d’efficacité

Mal­heureuse­ment, le réel reprenant ses droits, le ver ne restera pas très longtemps dans le fruit : la true sto­ry doit se con­clure telle qu’elle fut. Le pro­gramme de la fic­tion se retourne alors : le pré­da­teur devient proie, l’as­siégeant assiégé. Isolé dans une cap­sule de sec­ours, le radeau de la Méduse se retrou­ve cein­turé par le Léviathan tech­no-mil­i­taire améri­cain. Et Green­grass de repren­dre ses bonnes habi­tudes, c’est-à-dire une scéno­gra­phie de salle de con­trôle où le temps est réel et l’e­space éclaté, où la parole se propage en bouf­fés de manœu­vres et de procès méthodiques. Les meilleures scènes chez le Bri­tan­nique ont tou­jours été pré­cisé­ment celles où le mot com­mande le geste, où le verbe fait l’ac­tion.

Dans Bourne ou Green Zone, Green­grass déli­rait sur toute la sur­face du globe une para­noïa stricte­ment améri­cano-cen­trée, la lutte d’un pays en guerre con­tre lui-même (du Bigelow en somme, mais de gauche, « human­iste », très Wik­ileaks). Dans Cap­i­taine Phillips, il s’ag­it avant tout de don­ner une leçon d’ef­fi­cac­ité aux ama­teurs (de même que les pas­sagers du Vol 93 don­naient une leçon de rec­ti­tude citoyenne aux ter­ror­istes). Le film ose soulign­er que ce qui causera la perte de ses pirates, c’est de ne pas avoir été assez raisonnables, d’avoir été trop gour­mands (leur chef est juste­ment surnom­mé « sac d’os »). C’est le péril absolu de ce ciné­ma qui, dès lors qu’il braque son micro­scope sur dif­férentes sen­si­bil­ités, s’en remet naïve­ment à sa bonne foi jour­nal­is­tique. D’au­tant plus que son souci de crédi­bil­ité endigue mal toute la pro­pa­gande incon­sciente d’un réc­it qui, sous son ver­nis factuel et réal­iste, mijote une glo­ri­ole famil­iariste et technophile aus­si fadasse que bien-pen­sante – tou­jours du côté du tra­vail bien fait, des citoyens respecta­bles.

Ce péril rac­corde aus­si avec la grosse lim­ite de son réal­isa­teur : son pro­to­cole exé­cu­tif ter­miné, il n’a plus grand-chose à dire. À ce point qu’il lui suf­fit d’une scène pour bris­er le fruit de ses efforts. Ain­si, au terme de sa mis­sion, le film, dans sa logique d’ex­haus­tiv­ité, con­tin­ue de coller aux basques de son cap­i­taine Phillips, et nous l’ex­pose grave­ment – hébété, hagard, esquin­té, récupéré d’ur­gence par le corps médi­cal. Ce qui nous est mon­tré ici, c’est le citoyen, le tra­vailleur, le père de famille, l’homme en état de choc. Sauf qu’à ce moment-là, le film, trop sûr de lui, oublie com­plète­ment de se ren­dre compte que ce qui s’en dégage, ce n’est plus que le petit numéro de nat­u­ral­isme hard­core de son inter­prète. Alors la digue cède, l’il­lu­sion réal­iste tombe, et on com­prend que si le film s’ap­pelle Cap­i­taine Phillips, c’est en vérité pour mieux cacher qu’il aurait dû s’ap­pel­er Cit­i­zen Han­ks. On a fail­li se faire avoir.