« Brook­lyn » : voilà un film dont le titre est bien choisi. Lorsqu’Eilis Lacey (Saoirse Ronan), jeune immi­grante irlandaise, quitte Ellis Island pour franchir une porte baig­nant dans un halo presque divin, on pour­rait croire que le film s’attelle alors à une chronique du rêve améri­cain, avec son lot d’obstacles à franchir et de désil­lu­sions à éprou­ver. Sauf que, et c’est la sur­prise que réserve cette bluette pour Oscars, l’Amérique se révèle moins tant l’horizon du film qu’une sim­ple toile de fond : si Eilis décide, sans rai­son appar­ente, de par­tir seule de l’autre côté de l’Atlantique, c’est pour trou­ver une mai­son, « a home ». D’où « Brook­lyn », et pas « Amer­i­ca » : le film se resserre autour des tablées famil­iales et de lieux autour desquels se con­stru­ire (la maison/le travail/l’église) pour trou­ver un endroit où s’ancrer, peu importe où, et délaisse les grands espaces, autant en Europe qu’au Nou­veau Monde.

Pour une intrigue mul­ti­pli­ant dans son mon­tage les tra­ver­sées entre deux maisons pos­si­bles, le film se révèle ain­si éton­nement sta­tique, tout entier con­cen­tré sur la recherche de ce foy­er à trou­ver. Car si la nar­ra­tion vise à déjouer les attentes (un pro­logue irlandais qui lance d’abord une par­tie améri­caine, puis un retour en Irlande qui trou­ve son dénoue­ment aux États-Unis), sa char­p­ente repose plus sur un redou­ble­ment des fonde­ments de l’intrigue que sur de véri­ta­bles vari­a­tions d’échelle. Deux sœurs, deux mères, deux pos­si­bles amoureux, et surtout deux ter­res : voilà pour la struc­ture. Pour le reste, le film s’en tient à un pro­gramme de petite his­toire (le des­tin d’une jeune femme) rat­tachée néces­saire­ment à une grande (l’immigration, le déracin­e­ment, inscrit jusque dans le nom de l’héroïne, Eilis/Ellis). Le film boucle ain­si fréquem­ment ses séquences par un décadrage, comme pour englober la scène dans quelque chose qui la dépasse, en dévoilant le champ vierge où un cou­ple envis­age de bâtir une mai­son ou en cad­rant le corps d’une future morte au milieu d’une riv­ière qui coule. Le souci tient pré­cisé­ment à ce que ces par­tis pris se révè­lent sys­té­ma­tiques.

Entre deux rives

Brook­lyn ressem­ble à un bon pré­cis d’académisme, tant il tient d’une mécanique – tout fonc­tionne par pôles, chaque scène impor­tante a son revers (cf. la « sec­onde » arrivée aux États-Unis) – tablant sur quelques effets se comp­tant sur les doigts d’une main (les décadrages sus­men­tion­nés, les ralen­tis cos­mé­tiques). Surtout, le film n’arrive jamais à dévi­er de son pro­gramme, soit une jeune fille bal­lot­tée entre deux rives (« je me tenais à mi-chemin de l’océan Atlan­tique » dit-elle dans une let­tre pour évo­quer son mal du pays), et ne s’accroche donc à rien d’autre ou presque. Ce qui l’amène à tomber dans la tau­tolo­gie – cf. la morale que finit par trou­ver l’héroïne à son his­toire, « home is home » –, tant l’illustration d’une idée toute sim­ple (on est chez soi là où on se sent chez soi, sans regard pour son lieu d’origine) mobilise un laborieux appareil con­damné au ressasse­ment. Près de deux heures creuses, donc, où sur­nage à peine Saoirse Ronan, rousse à laque­lle ses yeux bleus de poupée con­fèrent une vague étrangeté d’automate, toute­fois mal exploitée par un réc­it bal­isé et ver­rouil­lé.