L’Amour au présent marche sur les traces de Nos étoiles con­traires, le best-sell­er de John Green dont l’adaptation ciné­matographique (en 2014) a remis au goût du jour la romance sur fond de chimio­thérapie, vieille recette de mélo hol­ly­woo­d­i­en sur laque­lle repo­sait déjà le suc­cès plané­taire de Love Sto­ry au début des années 1970. Dans ce genre de réc­its, la con­science de la fragilité de la vie et du temps qui rétréc­it s’oppose à l’amour incon­di­tion­nel, tou­jours plus fort que la mort : chaque moment passé auprès de l’être aimé se charge ain­si d’une inten­sité rare, touchant presque à l’éternité.

Se sen­tir à la fois mor­tel et éter­nel, voilà le sen­ti­ment para­dox­al sur lequel l’histoire d’amour qui lie Tobias (Andrew Garfield) à Almut (Flo­rence Pugh) va se jouer. On ne ressent pour­tant ni l’un ni l’autre : dans la chronique de la mal­adie (traitée de façon très som­maire et ellip­tique) comme dans les moments plus intimes (ramenés, étape par étape, à un sché­ma typ­ique de rom­com), le film peine à faire sen­tir la solid­ité d’un lien, l’importance d’une parole, la force d’une promesse. De la ren­con­tre acci­den­telle aux pre­miers signes de la mal­adie, en pas­sant par un accouche­ment impro­visé dans les toi­lettes d’une sta­tion-ser­vice, chaque coup du des­tin, heureux ou mal­heureux, est resti­tué avec la même plat­i­tude, jusqu’au moment où vient le chant du cygne. Celui-ci prend la forme d’un con­cours culi­naire digne de Top chef, offrant à Almut l’illusion d’avoir vain­cu la mal­adie, tout en don­nant un sem­blant de sens à sa vie (en mon­trant à sa fille qu’il faut se bat­tre).

Cette séquence du con­cours, Tobias la filme sur son télé­phone et la regarde déjà avec sa fille comme un sou­venir à partager pour plus tard. Tout le film pour­rait être décrit de cette façon : jamais « au présent » (comme l’indique pour­tant le titre français), tou­jours dans le temps d’après, comme déjà dédié au regret et à la nos­tal­gie. C’est sans doute la rai­son pour laque­lle on ne ressent pas la dif­fi­culté des épreuves tra­ver­sées par les per­son­nages : ni la demande exprimée par Almut avant son pre­mier jour de traite­ment (elle insiste pour avoir une dernière rela­tion sex­uelle), ni la vio­lence de son change­ment physique (qu’elle anticipe en deman­dant à Tobias de la ton­dre et de con­serv­er ses cheveux dans une boîte) ne sont traités comme des moments sin­guliers –  ils passent au con­traire comme des let­tres à la poste dans la tem­po­ral­ité douce et flot­tante du film. Les minaud­eries inces­santes de Flo­rence Pugh et le jeu très lar­moy­ant d’Andrew Garfield accentuent ce côté doucereux, comme si les acteurs mimaient à chaque instant l’émotion que le film ne parvient pas à pro­duire.

S’il avait été fait un peu plus ferme dans ses choix, peut-être un peu moins déli­cat, moins prude, aus­si (le sexe, sou­vent évo­qué, est à peine fig­uré à l’écran), L’Amour au présent aurait pu être un beau mélo­drame spec­tral et endeuil­lé, ce que fut l’an dernier All of Us Strangers. Par défaut, on pour­ra le voir comme un joli album d’images, com­pa­ra­ble à ceux que fab­riquent pour nous les réseaux soci­aux quand ils se sou­vi­en­nent de notre vie à notre place et redis­tribuent, au hasard des dates, des frag­ments de la vie ordi­naire qui acquièrent rétro­spec­tive­ment un sem­blant de relief.