Confession d’une enfant du siècle

La vie de Tao, per­son­nage féminin d’Au-delà des mon­tagnes, pour­rait être celle de n’importe quelle héroïne de mélo. À l’orée du nou­veau mil­lé­naire, elle danse et fête la promesse d’un monde nou­veau avec ses deux amis d’enfance, à Fenyang, leur ville natale (qui est aus­si celle du cinéaste). Les deux hommes sont aus­si opposés que l’on puisse imag­in­er, quoique tous les deux amoureux de Tao. Zang, le plus entre­prenant pro­fes­sion­nelle­ment, le sera aus­si sen­ti­men­tale­ment : il som­mera la jeune femme de choisir. En quelques séquences et beau­coup d’el­lipses, elle l’épousera (se détour­nant du pro­lé­taire Lianzi), lui fera un fils unique qu’il choisira de prénom­mer Dol­lar, divorcera. Le mélo­drame com­mencera dans l’acceptation de vivre séparée de son enfant pour lequel elle souhaite une vie meilleure (c’est à dire plus con­fort­able matérielle­ment), dût-elle se faire à Shang­hai, auprès de son ex-mari. Après avoir vu mourir son père, vieil homme si dis­cret qu’il s’efface sans un mur­mure dans son som­meil au milieu d’une gare, elle se résign­era à être loin de son fils. En faisant ain­si inter­préter à sa com­pagne et muse Zhao Tao le des­tin d’une femme sur trois épo­ques dis­tinctes, Jia Zhang-ke lui offre un rôle sub­lime, dans lequel elle prête son vis­age à la joie d’une jeunesse impétueuse avant de révéler la las­si­tude d’une résig­na­tion mélan­col­ique. Sœur ori­en­tale des belles héroïnes de Dou­glas Sirk, elle rap­pelle avec quelle digne amer­tume Jane Wyman accep­tait la dis­lo­ca­tion du lien avec ses enfants dans Tout ce que le ciel per­met. Tou­jours loyale et fidèle à ses sen­ti­ments passés, Tao offre une grosse somme d’argent à l’amoureux écon­duit jadis, grave­ment malade après avoir tra­vail­lé toute sa vie dans les mines de char­bon. Tout comme elle s’attache à con­fec­tion­ner avec soin des ravi­o­lis selon le rit­uel famil­ial lors de la vis­ite de son fils. Témoin d’un monde qui change, Tao n’en demeure pas moins la gar­di­enne des valeurs immuables, celles qui restent quand « même les mon­tagnes pour­raient s’en aller », pour repren­dre le titre orig­i­nal util­isé lors de la présen­ta­tion can­noise du film. Car à tra­vers ce des­tin jonché de renon­ce­ments, Tao n’incarne en fait rien moins qu’une allé­gorie de la Chine prise dans un tour­nant his­torique qui l’écartèle entre la fable vul­gaire du néo-cap­i­tal­isme et le respect impos­si­ble de tra­di­tions éter­nelles.

Selon les pro­pos de Jia Zhang-ke, le pro­jet d’Au-delà des mon­tagnes est né d’essais de caméras numériques réal­isés avec son chef opéra­teur Yu Lik-wai lors de plusieurs tour­nages précé­dents. Met­tant en regard des rush­es filmés avec des caméras dif­férentes (la pre­mière caméra numérique du réal­isa­teur au début des années 2000, puis une Arri­flex Alexa), il a été frap­pé par la sen­sa­tion que ces images sem­blaient être les témoins de mon­des dif­férents. C’est de cette con­fronta­tion entre des dis­par­ités tech­niques d’images qu’est par­ti le souhait de filmer une épopée en trois épo­ques et trois esthé­tiques, cher­chant une tra­duc­tion visuelle aux change­ments bru­taux de modes de vie qui ont par­cou­ru la Chine en quelques décen­nies. Pour­tant, par-dessus ce temps linéaire à l’esthétique changeante, ce que met en scène le bal­let des per­son­nages entre chez eux et le vaste monde, c’est surtout le con­flit entre un temps immuable, celui où les « vieux amis sont comme la mon­tagne et le fleuve », dic­ton volon­tiers cité par le cinéaste, et un temps linéaire qui croit au pro­grès du mir­a­cle économique. Ce sont surtout les objets qui témoignent de ces deux façons de voir la vie. Tao, qui s’adapte à ces deux modes, en est le point de con­tact : elle offre à un cou­ple de jeune mar­iés un iPhone dernier cri, mais glis­sera dans la main de son fils la clé de sa mai­son, « afin qu’il puisse tou­jours ren­tr­er chez lui ».

Au-delà des frontières

Presque rien ne nous sera racon­té de la façon dont la jeunesse fin de siè­cle s’extrait du pro­lé­tari­at pour mor­dre dans un cap­i­tal­isme con­quérant et sans fron­tière. C’est encore par les objets que s’exposera la réus­site ful­gu­rante de Zang, signes extérieurs de richesse accu­mulés et expo­nen­tielle­ment coû­teux. Voiture, dans une époque ; iPad, apparte­ment spa­cieux dans la suiv­ante. Cet effet de métonymie cul­min­era en Aus­tralie, quand il nous suf­fi­ra de voir la mul­ti­tude d’armes à feu rassem­blées avec leurs muni­tions sur la table basse de l’appartement famil­ial pour com­pren­dre la nature mafieuse des affaires du père. Et pour imag­in­er de ce fait qu’elles sont à l’origine de sa fuite hors du con­ti­nent. De même, les per­son­nages sec­ondaires sont juste esquis­sés, comme la belle-mère pas­sagère de Dol­lar, que l’on enten­dra sim­ple­ment, par pur sno­bisme, par­ler en anglais au jeune garçon par Skype. Autour de ce trio, l’histoire de la Chine s’écrit surtout par des départs et des retours à par­tir du point fixe qu’est Fenyang.

Go West : aucun des trois pro­tag­o­niste ne se ral­liera à l’injonction mi-con­quérante, mi-ironique du tube de Pet Shop Boys qui ouvre et clôt le film. Ni Zhang qui fuit pour l’est, ni l’im­mo­bil­isme de Tao. Pas plus que Lianzi qui par­court le pays, courant après les fer­me­tures suc­ces­sives des mines, ne revenant chez lui lorsqu’il est déjà trop tard et que la mal­adie l’a irrémé­di­a­ble­ment atteint. Les flux migra­toires étaient déjà au cœur dans les précé­dents films de Jia Zhang-ke, quoiqu’exclusivement intérieurs à la Chine. Devenus inter­na­tionaux, ils dis­ent à quel point l’horizon du monde s’est élar­gi pour les Chi­nois en l’espace de quelques décen­nies. Dans The World, l’ouverture au monde ne pas­sait que par le fan­tasme des recon­sti­tu­tions d’un parc d’attraction. Loin de ce rêve de copiste, le monde réel s’ouvre pour les per­son­nages de la par­tie aus­trali­enne futur­iste qui se déploie alors dans le for­mat large du Cin­e­maS­cope. Jia Zhang-ke a en effet choisi de tourn­er chaque époque dans un grain d’im­age pro­pre, mais aus­si dans un for­mat de pro­jec­tion spé­ci­fique. La fin de l’année 1999 de la pre­mière par­tie se fêtait dans un beau for­mat car­ré 1.33 avant de laiss­er place au 1.85 de la péri­ode 2014. Mais si cette ouver­ture de l’espace du cadre se fait le symp­tôme d’un élar­gisse­ment du monde, de l’espace hab­it­able des Chi­nois entre 1999 et 2025, elle traduit aus­si et surtout l’évolution de rela­tions qui se dis­ten­dent. Du surnom­bre du ménage à trois de la pre­mière par­tie, on passe au manque d’une cel­lule famil­iale dél­itée dans la dernière. Dol­lar est seul dans l’appartement famil­ial, éloigné de son père au sein du cadre comme il l’est affec­tive­ment. Certes, cette par­tie aus­trali­enne est emprun­tée, alour­die par des acteurs qui jouent assez faux, mais on ne peut s’empêcher d’avoir envie de lui par­don­ner ces mal­adress­es puisque c’est juste­ment de cela qu’elle traite : l’artificialité des rela­tions dans une époque où l’on ne con­nait plus le nom de sa pro­pre mère. L’anticipation n’est d’ailleurs pas représen­tée par Jia Zhang-ke comme une époque tech­nologique­ment plus avancée que la notre, mais plutôt comme une époque où la tech­nolo­gie a rem­placé l’affectif.

Tan­dis qu’Au-delà des mon­tagnes con­cour­ait en sélec­tion offi­cielle de la dernière édi­tion du Fes­ti­val de Cannes, Arnaud Desplechin présen­tait Trois sou­venirs de ma jeunesse à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs. En explo­rant trois sou­venirs de son per­son­nage fic­tif, Paul Dedalus, le réal­isa­teur français offrait autant de réminis­cences de son passé de cinéaste. Autour de trois gen­res qu’il a mis en scène par le passé, le film d’espionnage, la tragédie famil­iale, la chronique amoureuse, il offrait un con­den­sé réflexif de son œuvre. On se plaît à voir ain­si, aujourd’hui, le film de Jia Zhang-ke. À tra­vers ces trois seg­ments qui nous don­nent des nou­velles de la Chine, comme le cinéaste le fait main­tenant régulière­ment depuis quinze ans, on a envie de voir par-delà l’al­lé­gorie d’un pays en pro­fonde muta­tion, trois sou­venirs (dont une pré­mo­ni­tion) du citoyen chi­nois en cinéaste.