En quelques années, Christoph Hochhäusler est devenu une référence impor­tante du renou­veau du ciné­ma alle­mand tant ses films ont su s’é­carter du nat­u­ral­isme his­torique qui gan­grène actuelle­ment les pro­duc­tions d’outre-Rhin – les exem­ples récents d’Elser, un héros ordi­naire ou Le Labyrinthe du silence font ain­si pâle fig­ure à côté. Il est pour le moins ent­hou­si­as­mant que les œuvres d’Hochhäusler (depuis son pre­mier long métrage Le Bois lac­té en 2003) se soient désen­gagées de cette représen­ta­tion suran­née du passé alle­mand (représen­ta­tion ren­con­trant par ailleurs un franc suc­cès en salles, notam­ment en France) pour déplac­er leur regard vers le présent afin, plus pré­cisé­ment, d’ar­tic­uler une pen­sée et une image sur le con­tem­po­rain d’un pays dont on oublie trop sou­vent la place prépondérante dans le cap­i­tal­isme d’au­jour­d’hui. Sans doute le cinéaste a‑t-il une con­cep­tion dif­férente du ciné­ma que ses homo­logues (on le sait égale­ment impliqué dans la revue alle­mande de ciné­ma Revolver) – con­cep­tion mod­erne, pétrie d’ex­péri­men­ta­tions visuelles à l’austérité con­ceptuelle et dans laque­lle la ques­tion du poli­tique est néan­moins cen­trale. Dans son troisième film réal­isé en 2010, Sous toi la ville, Hochhäusler s’en­gageait dans une descrip­tion glaciale du monde de la finance de Franc­fort, où s’y déploy­ait une con­fig­u­ra­tion clin­ique trou­blante autour du sexe et du pou­voir. Con­fig­u­ra­tion que Hochhäusler déplace dans son qua­trième long métrage, Les Ami­tiés invis­i­bles, en s’in­téres­sant cette fois-ci aux artic­u­la­tions entre jour­nal­isme et monde poli­tique à tra­vers une enquête menée par deux jeunes reporters.

Collusions intimes

C’est ain­si sous la forme d’un thriller poli­tique – pre­mière sur­prise du film – que Hochhäusler va s’at­tach­er à dépein­dre les col­lu­sions intimes entre les médias et les arcanes du pou­voir. Thriller qui s’an­nonce sous un appa­rat clas­sique pour le moins déroutant de la part d’un cinéaste qui ne s’é­tait jamais con­fron­té de manière aus­si frontale au film de genre. Le réc­it, ménageant certes des zones d’in­cer­ti­tudes et de mys­tères, déroule avec une aisance décon­cer­tante les codes atten­dus – tout en les déjouant – en suiv­ant Fabi­an, jour­nal­iste d’investigation dans un grand jour­nal berli­nois. Jeune, beau et arro­gant, il voit d’un mau­vais œil l’ar­rivée de Nad­ja, la sta­giaire que lui impose sa direc­tion et à laque­lle il con­fie une enquête sup­posé­ment anodine. En enquê­tant sur un scan­dale lié au con­tourne­ment des régle­men­ta­tions dans la ges­tion des déchets tox­iques, ils décou­vrent des rela­tions insoupçon­nées entre le gou­verne­ment, l’armée et des con­sor­tiums indus­triels. De ce canevas a pri­ori éculé, Hochhäusler tire d’emblée son épin­gle du jeu en retour­nant habile­ment les con­ven­tions : le jour­nal­isme est ici moins présen­té comme la pos­si­bil­ité d’une irrup­tion de la vérité que comme la con­tin­u­a­tion de la poli­tique par d’autres manières. Manip­u­la­teurs et manip­ulés, les reporters sont ain­si moins le grain de sable qui enraye le sys­tème poli­tique sclérosé qu’un rouage par­faite­ment huilé qui par­ticipe, con­sciem­ment ou non, à la mise en place d’un autori­tarisme voilé.

D’où une nar­ra­tion qui fait bal­ancer son spec­ta­teur entre inter­ro­ga­tions et frus­tra­tions, évi­tant les écueils d’une mono­lithique répar­ti­tion des tâch­es démoc­ra­tiques afférentes au cinquième pou­voir. L’ab­sence de tout sché­ma­tisme binaire (le manichéisme habituel des bons jour­nal­istes vs les mau­vais poli­tiques) assure au long métrage de Hochhäusler une étrange con­sis­tance morale, où les soupçons de chan­tage médi­a­tiques ne s’ef­facent que sous les rebondisse­ments d’un scé­nario ren­forçant les désil­lu­sions des pro­tag­o­nistes. Sans doute est-ce aus­si l’une des forces des Ami­tiés invis­i­bles : ne jamais céder sur le ter­rain de la fic­tion, tout en con­tenant un aspect prég­nant de doc­u­men­ta­tion qui rat­tache forte­ment le film à un cer­tain reflet de l’air du temps autour du partage des infor­ma­tions d’en­tre­prise ou du monde poli­tique et de leur divul­ga­tion par des organes de presse plus ou moins offi­ciels ou licites. Reflet de l’air du temps certes, mais reflet aus­si d’un attache­ment par­ti­c­uli­er d’Hochhäusler à manip­uler son spec­ta­teur dans une enquête dont la forme (le thriller poli­tique donc) lui sied admirable­ment. Sous un ver­nis moins austère qu’à l’habi­tude, la mise en scène du cinéaste s’ap­puie tou­jours aus­si forte­ment sur l’ar­chi­tec­ture des lieux de pou­voirs (que ce soit salles de rédac­tion ou min­istères), créant des décadrages moins abruptes qu’à l’ac­cou­tumée (Sous toi la ville en com­por­tait un cer­tain nom­bre) mais néan­moins vecteurs d’une inquié­tude per­ma­nente, d’une insta­bil­ité aus­si physique que men­tale – à ce titre, l’u­til­i­sa­tion de dif­férentes caméras de sur­veil­lance dans le film ali­mente un nou­veau rap­port aux images vidéos que Hochhäusler avait amor­cé dans son film précé­dent. Si l’on retrou­ve ces longs panoramiques ou trav­el­lings latéraux con­sti­tu­tifs de la gram­maire ciné­matographique du réal­isa­teur alle­mand, il en ressort l’im­pres­sion d’une austérité adoucie et d’une générosité renou­velé dans son dis­posi­tif qui passent autant par des emprunts man­i­festes à David Finch­er (la pho­togra­phie ain­si que le mon­tage vir­tu­ose du film ne sont pas sans rap­pel­er cer­taines séquences de The Social Net­work) qu’à un nou­veau rap­port plus franc et affectueux aux acteurs et à leur jeu. Jeu à pren­dre ici au sens lit­téral tant il sem­ble quand dans l’im­pres­sion­nante rigueur de Hochhäusler se soit glis­sé pour la pre­mière fois le plaisir pur et sim­ple de filmer un vis­age.