En 2007, un beau film de Robert Thal­heim, Et puis les touristes, se pen­chait avec tact sur le som­bre héritage du camp d’ex­ter­mi­na­tion d’Auschwitz sur les lieux même, en Pologne, de nos jours. L’ac­teur prin­ci­pal était un beau blond du nom d’Alexan­der Fehling. C’est une étrange sen­sa­tion de revoir aujour­d’hui ce comé­di­en en tête d’af­fiche d’un autre film sur les traces de la Shoah et pré­cisé­ment de ce camp dans la mémoire col­lec­tive, cette fois se déroulant en Alle­magne moins de vingt ans après la chute du régime nazi, et surtout, beau­coup moins déli­cat vis-à-vis de son sujet.

Sur la base his­torique du procès, tenu à Franc­fort dans les années 1960, d’an­ciens nazis ayant été en fonc­tion à Auschwitz, Le Labyrinthe du silence de Giulio Ric­cia­rel­li imag­ine le tra­vail d’en­quête minu­tieux qui y aurait con­duit, mené par un jeune et ambitieux pro­cureur, fic­tif et joué par Fehling. Élevé comme ceux de sa généra­tion dans le tabou sur le régime nazi et la “Solu­tion finale”, le blanc-bec impro­visé cheva­lier blanc va tomber des nues devant les témoignages de l’hor­reur rap­portés par les déportés sur­vivants, mais aus­si devant l’am­pleur de la com­pro­mis­sion de ses com­pa­tri­otes, des gens du com­mun qui ne veu­lent plus rien savoir aux insti­tu­tions qui n’au­ront de cesse de met­tre des bâtons dans les roues de son enquête, et jusque dans son entourage immé­di­at. L’arché­type est con­nu : pro­cureur, jour­nal­iste ou détec­tive, le fouineur intè­gre et naïf est une solu­tion de facil­ité éprou­vée pour faire con­tem­pler, à tra­vers ses yeux, la vérité dont les nôtres, paraît-il, se détour­nent — que cette vérité soit his­torique ou non. Un tel per­son­nage n’a (trop) sou­vent que la fonc­tion de vecteur, pour ne pas dire de pré­texte.

Trop de cas de figure défigurent

L’en­nui avec Le Labyrinthe du silence est qu’il ne com­porte aucun per­son­nage qui soit autre chose qu’un pré­texte. Ric­cia­rel­li a peu­plé son film d’ap­pari­tions appelées à ne servir que de cas de fig­ure du trau­ma­tisme de l’ex­ter­mi­na­tion des Juifs, du côté des vic­times comme des bour­reaux. Si bien que tel per­son­nage fig­ur­era le sur­vivant que la honte retient de témoign­er ; tel autre le sur­vivant qui veut témoign­er mais ren­con­tre l’in­dif­férence et l’in­cré­dulité ; tel autre le nazi plan­qué mais sans remords ; tel autre l’Alle­mand pro­pre sur lui qui rechigne à touch­er au linge sale ; telle autre (cette jeune femme qui sort avec notre juge et finit par ne plus sup­port­er que celui-ci “voie le mal partout”) la jeunesse qui préfère laiss­er l’his­toire de la généra­tion précé­dente der­rière elle… etc. Soit autant de per­son­nages qui, en dehors de ce qu’ils représen­tent dans la dialec­tique du film, n’ex­is­tent pas vrai­ment ; autant de balis­es pour borner un ouvrage conçu comme une leçon d’his­toire plutôt que comme un tra­vail de ciné­ma.

Mais voilà, la trans­po­si­tion au ciné­ma, la néces­sité de créer de la fic­tion ne sem­blent pas, eux non plus, sus­citer plus que le zèle aride con­sacré au tra­vail à faire. De même que les per­son­nages sché­ma­tiques échouent à traduire une dimen­sion sincère­ment humaine de la cul­pa­bil­ité et de la prise de con­science, les arti­fices dra­ma­tiques invo­qués pour met­tre ces thèmes en action (enquête con­trar­iée à rebondisse­ments, cours­es con­tre la mon­tre, magouilles inter­na­tionales avec inter­ces­sion du Mossad, et bien sûr cette amourette sans intérêt en elle-même) son­nent creux. Tout au plus relèvera-t-on les efforts d’am­biguïté dis­per­sés avec plus ou moins de bon­heur dans les recoins de ce com­bat pour la jus­tice. On trou­ve cette ambiguïté sous une forme soulignée voire for­cée (celle de l’am­bitieux jeune juge qui hésite entre s’at­ta­quer illi­co aux “gros pois­sons” comme Eich­mann ou Men­gele, pour le coup d’é­clat, et ramass­er les exé­cu­tants moins vis­i­bles, sym­bol­es de la com­plic­ité de toute la société) ou sous une autre plus dis­crète et plus con­va­in­cante, celle du pro­cureur général qui appuie l’en­quête sans dévoil­er toutes ses cartes (le sens de la nuance de son inter­prète, le pili­er de théâtre Gert Voss mort peu après le tour­nage, y est pour beau­coup). C’est trop peu pour que le devoir de mémoire ne soit pas ici bradé sous une forme audio­vi­suelle bien stérile.