Un élève doué

On entre tou­jours avec un plaisir par­ti­c­uli­er dans un film de cette durée hors norme aux­quelles Lav Diaz est habitué. On prend le temps de s’y gliss­er douce­ment, d’y trou­ver ses repères. Si les qua­tre heures de Norte, la fin de l’his­toire ren­dent son exploita­tion presque impos­si­ble dans le pays du cinéaste, elles se jus­ti­fient par l’ambition de racon­ter pas moins que l’Histoire de ce pays, à tra­vers l’allégorie de deux familles dont l’une part, et l’autre reste. Avant de laiss­er le spec­ta­teur se couler dans les longs plans larges où l’œil pour­ra se balad­er dans de vastes paysages, le film nous installe au café et nous fait pren­dre part à une dis­cus­sion entre amis. Fabi­an, étu­di­ant en droit doué ayant aban­don­né ses études, est entouré de ses deux pro­fesseurs (dont l’une est la pro­duc­trice du film Moira Lang) et dis­serte sur les lim­ites du men­songe et de la jus­tice. Comme un chœur antique, le débat auquel se livre le trio abor­de d’un point de vue théorique ce que l’action pren­dra en charge dans les actes suiv­ants. Si Fabi­an s’interroge sur le Bien et le Mal, c’est qu’il s’apprête à met­tre en pra­tique la trans­gres­sion de ces pures Idées. Après un pre­mier pas de côté sur le bon chemin des études de droit, ce petit neveu de Raskol­nikov va emprunter toutes les bifur­ca­tions pos­si­bles aux lisières de la morale et fouler au pied un à un les tabous de la société.

L’un reste et l’autre part

Des cris de détresse qui vien­nent de la rue inter­rompent la con­ver­sa­tion de Fabi­an et de ses men­tors. Une femme git sur le trot­toir, on appelle une ambu­lance pour lui venir en aide, mais il est déjà trop tard. C’est bien ce « déjà trop tard » qui tra­vaille tout le film. Dans la rela­tion amoureuse de Fabi­an avec la copine d’un de ses cama­rades, ce n’est pas la romance qui intéresse Lav Diaz, mais les effets de la trahi­son sur l’amitié. De même, Fabi­an est déjà, au début du réc­it, tenu à la gorge par une dette impos­si­ble à rem­bours­er et le film va s’employer à déclin­er les manières dont ce pas­sif financier va l’asphyxier. Pour le pire, il croise le des­tin de Joaquin chez son usurière, drag­on cru­el qui les hum­i­lie et les ter­rorise tous deux. La ressem­blance du per­son­nage féminin sans cœur avec Aliona Ivanov­na qui exerce la même infâme pro­fes­sion dans Crime et châ­ti­ment de Dos­toievs­ki amène le film sur la fausse piste des rav­ages de la cul­pa­bil­ité sur la con­science. Mais l’usurière va davan­tage servir de point de con­tact autant que de point d’opposition entre les deux hommes aux passés antag­o­nistes. Fabi­an est le dernier représen­tant d’une famille éclatée aux qua­tre coins de la planète pour aller chercher l’argent là où il se trou­ve ; Joaquin, lui, peine à faire manger ses deux enfants avec son mis­érable salaire. À tra­vers ces deux familles allé­goriques, Lav Diaz développe un réc­it métonymique où seuls deux des­tins famil­i­aux sont pos­si­bles : soit l’his­toire de Fabi­an dont les par­ents par­tent à l’étranger pour tra­vailler, aban­don­nant leurs enfants aux nounous qu’ils ont les moyens de pay­er, soit celle de Joaquin qui, ayant choisi de rester, voit sa vie enser­rée par la mis­ère. Cet inter­na­tion­al­isme qui asservit les Philip­pines se traduit alors par l’usage de l’anglais, langue qui per­met à ses citoyens d’échapper à la pau­vreté de leur pays, et qui est employée par les class­es aisées de sa société. Ain­si, la femme de Joaquin qui ne la maîtrise pas lais­sera pass­er la date d’appel du procès de son mari, injuste­ment con­damné pour le meurtre de l’usurière, parce qu’elle n’a lit­térale­ment pas com­pris cette infor­ma­tion. Face à cette iné­gal­ité insur­montable entre les class­es, le réc­it accuse pro­gres­sive­ment le con­traste entre la vic­tim­i­sa­tion de Joaquin et le déchaîne­ment de puis­sance et vio­lence auquel Fabi­an va se livr­er dans la dernière heure du film. L’inévitable cru­auté du dernier acte était annon­cée déjà dans les râles de la femme anonyme sur le trot­toir dans la pre­mière séquence, et il faut bien ces qua­tre heures de films pour faire pass­er le spec­ta­teur du dis­cours théorique au pas­sage à l’acte, du calme à la tem­pête. On imag­ine mal com­ment ce réc­it peut s’ac­com­mod­er d’un mon­tage de 2h30 comme Lav Diaz a con­sen­ti à le faire pour per­me­t­tre une exploita­tion un peu plus large de son film, tant cette incroy­able épopée s’ap­puie une con­fi­ance de la mise en scène de la durée et parvient à don­ner au spec­ta­teur occi­den­tal le sen­ti­ment d’avoir ressen­ti à tra­vers ces deux familles, le des­tin de tout un pays.