La lucid­ité sociale rad­i­cale du ciné­ma néoréal­iste ital­ien n’é­tait pas faite pour plaire à tout le monde, et encore moins dans les rangs du par­ti au pou­voir, la très con­ser­va­trice “Démoc­ra­tie chré­ti­enne”. Un des derniers et des plus puis­sants films de ce mou­ve­ment, Umber­to D. de Vit­to­rio De Sica eut aus­si l’in­signe hon­neur de recevoir une réponse poli­tique par­ti­c­ulière­ment cinglante à sa sor­tie en 1952. Son début (une man­i­fes­ta­tion de retraités réprimée par la police) et sa fin (la ten­ta­tive de sui­cide d’un vieil­lard) déplurent tant au sous-secré­taire d’É­tat chargé du diver­tisse­ment, le jeune et plein d’avenir Giulio Andreot­ti, que celui-ci se fendit d’une let­tre publique allant jusqu’à exhort­er le cinéaste à “ne jamais per­dre de vue le fait qu’il doit, au min­i­mum, vis­er un opti­misme sain et con­struc­tif sus­cep­ti­ble d’aider l’hu­man­ité à pro­gress­er”[1]… L’ironie est que, con­cer­nant son ouver­ture en tout cas, la lucid­ité du film va plus loin encore que ces con­stats que le pou­voir voulut étouf­fer, en ne brossant pas franche­ment dans le sens du poil le mécon­tente­ment social. La poignée de man­i­fes­tants aux­quels il s’in­téresse de plus près que la masse appa­rais­sent d’emblée comme bran­dis­sant des reven­di­ca­tions bien indi­vid­u­al­istes, et sitôt la man­i­fes­ta­tion dis­per­sée, cha­cun ren­tre chez soi en se repli­ant sur son intérêt. Point d’angélisme à atten­dre ici sur les mou­ve­ments soci­aux : se dévoile ici le vis­age du cha­cun pour soi que la masse dis­simule, où le vrai dému­ni (en l’oc­cur­rence le pro­tag­o­niste, Umber­to Domeni­co Fer­rari) reste seul.

Le vieil Umber­to, ne pou­vant plus pay­er son loy­er, est men­acé d’ex­pul­sion, et ne ren­con­tre guère que l’in­dif­férence et l’é­goïsme du plus grand nom­bre, et la sym­pa­thie d’une poignée d’âmes, comme cette jeune femme de cham­bre enceinte de l’un de ses deux amants et pour qui il tient un cer­tain rôle pater­nel — éclair­cie momen­tanée dans son dénue­ment qui restera soli­taire. Ou presque : son chien Fleik[2] l’ac­com­pa­gne fidèle­ment, et dans les rela­tions du maître vis-à-vis de l’an­i­mal se pro­jet­tent les frémisse­ments d’une dig­nité humaine lut­tant pour sur­vivre tan­dis que l’on perd tout le reste. Et c’est là, plus que dans l’ex­po­si­tion rigoureuse de la mis­ère, qu’Umber­to D. trou­ve son véri­ta­ble sujet. Si le film fait hon­neur aux idéaux néoréal­istes (et, par­tant, à ceux du ciné­ma), c’est parce qu’il sait que les moyens par lesquels le néoréal­isme s’est défi­ni (libéra­tion vis-à-vis des stu­dios, authen­tic­ité des lieux et des per­son­nes) ne sont pas une fin en soi. Il sait que s’il s’ag­it de regarder dans les yeux une vie quo­ti­di­enne sou­vent peu séduisante, ce n’est pas tant pour l’ex­pos­er que pour ren­dre plus prég­nants les drames ter­ri­ble­ment humains qui s’y jouent, aspects par lesquels passe même le dis­cours social.

Le chien est l’avenir de l’homme

La déchéance d’Um­ber­to, si éprou­vante qu’elle soit sur le plan matériel, ne serait pas aus­si déchi­rante à l’écran si De Sica et son scé­nar­iste Cesare Zavat­ti­ni ne la con­tem­plaient que comme un exem­ple de la pau­vreté en Ital­ie, s’ils ne s’in­téres­saient pas à la façon dont le dénue­ment affecte l’âme même, reflétée jusque dans le matériel (comme dans cette vision de la cham­bre rav­agée, un trou béant dans son mur). Et ce sans laiss­er nulle place à un mis­éra­bil­isme écras­ant : si le par­cours d’Um­ber­to est dom­iné par l’amer­tume, le film en joue sur des vari­a­tions entre tragédie et comédie qui sem­blent dessin­er les oscil­la­tions de la réso­lu­tion du per­son­nage, comme dans cette scène géniale­ment bur­lesque où le vieil homme, hon­teux de faire la manche, retourne par inter­valles sa main pour le cacher, avant d’en­voy­er son chien tenir le cha­peau à sa place comme dans un numéro de cirque. Drôle de cabot, ce Fleik, pas tout à fait per­son­nage, mais exten­sion vitale d’Um­ber­to, récep­ta­cle et in fine jauge morale de la dig­nité de l’homme : tour à tour com­pagnon, boulet, instru­ment (ou com­plice ?), témoin gênant de la détresse du maître. Jusqu’à révéler, dans la ter­ri­ble acmé finale, ce qui ressem­ble fort à une âme : alors que l’homme a fini par renon­cer à tout y com­pris à la vie, empor­tant avec lui son chien comme si celui-ci ne pour­rait pas sur­vivre sans lui (sen­ti­ment assez égoïste, quand on y pense), c’est l’in­stinct de survie de l’an­i­mal se libérant de son maître qui fait office de sur­saut de dig­nité humaine dont celui-ci a besoin. Sub­lime con­clu­sion pour un superbe film, qui nous fait décou­vrir l’hu­man­ité là où nous n’é­tions pas exer­cés à la voir.

Notes

Notes
↑1 Pub­lié dans l’heb­do­madaire de la Démoc­ra­tie Chré­ti­enne Lib­er­tas, 24 févri­er 1952.
↑2 Flaik ? Flike ? Fly­ke ? Impos­si­ble de con­naître l’orthographe exacte du nom de ce chien, présence pour­tant essen­tielle…