En 2022, New York compte 40 mil­lions d’habi­tants. La folie indus­trielle a trans­for­mé les espaces, les rela­tions sociales et affec­tives ; elle a égale­ment épuisé les ressources naturelles. Pour sur­vivre, le peu­ple doit se nour­rir d’une barre pro­téinée, le “soleil vert” et accepter de s’en­tass­er dans des bidonvilles qui fer­mentent sous l’ef­fet d’une chaleur de plus en plus étouf­fante. L’une des autorités de cet univers sans âme, William Simon­son, est assas­s­iné dans son loft : le bien-nom­mé Frank Thorn ‑l’épine en anglais- va pour­suiv­re son enquête mal­gré les intim­i­da­tions hiérar­chiques et décou­vrir peu à peu l’é­ten­du de la déshu­man­i­sa­tion organ­isée de la société dans laque­lle il se perd.

La modernité régressive

Mod­èle du ciné­ma d’an­tic­i­pa­tion, Soleil vert sur­prend encore, quar­ante ans après sa pre­mière sor­tie, par la rel­a­tive atem­po­ral­ité de la forme que prend la représen­ta­tion du futur. Con­traire­ment aux films qui mis­ent tout sur le gad­get, le décor et l’ap­pa­rat tech­nologique, le film de Richard Fleis­ch­er s’ac­croche à une atmo­sphère plus qu’à une déf­i­ni­tion pra­tique du futur. On entre en 2022 de façon bru­tale et vio­lente : par un mon­tage pho­tographique intro­duc­tif, la Terre bas­cule en quelques sec­on­des ani­mées de la moder­nité indus­trielle à l’en­fer impro­duc­tif. La dystopie com­mence par une accéléra­tion du temps avant son arrêt. Des années 1970 qui se félic­i­taient de l’ac­croisse­ment inédit des inven­tions et des change­ments soci­aux, il ne reste que le goût amer de la pol­lu­tion. Poé­tique moins méta­physique qu’Alphav­ille dont il est claire­ment inspiré ‑le film de Godard est sor­ti en 1965‑, Soleil vert prend le soin d’ap­porter un sens pré­cis à chaque dimen­sion de sa nou­velle planète.

Qu’est-ce que la déshu­man­i­sa­tion ? C’est d’abord la dis­pari­tion de l’amour, bien évidem­ment, comme dans l’œu­vre sus­citée de Godard. Mais l’ob­ses­sion de Fleis­ch­er ne se lim­ite pas à l’idéolo­gie démon­stra­tive. Elle con­tex­tu­alise en per­ma­nence cette dégénéres­cence de la rela­tion humaine, non en l’af­fublant de cos­tumes ou de sons incon­nus, mais, juste­ment, en l’hu­man­isant. La déchéance a tué le goût (l’er­satz ali­men­taire n’en a pas) et tout plaisir des sens ; elle a révélé et con­forté le panur­gisme humain ; elle a fait explos­er la démo­gra­phie mais dis­paraître toute ressource. La terre est dev­enue stérile, la lumière s’af­faib­lit, les saisons n’ex­is­tent plus. La moder­nité s’est épuisée dans la con­som­ma­tion et la lib­erté dans l’u­til­i­tarisme. La satire poli­tique n’est jamais très éloignée de la satire sociale : la déshu­man­i­sa­tion, c’est enfin la soumis­sion des mass­es à l’or­dre logique de pro­duc­tion.

Et au milieu se débat un homme

Soleil vert ne verse cepen­dant pas dans le pes­simisme com­plaisant : le nœud dra­ma­tique, l’en­quête de Frank ‑inter­prété par Charl­ton Hes­ton, éton­nement expres­sif et par­fait dans le rôle de l’ahuri, est autant une plongée dans le cimetière d’âmes errantes qu’une ten­ta­tive dés­espérée de com­pren­dre et de se sou­venir. Frank est encore capa­ble de chercher et de penser son univers grâce à la présence d’un autrui-monde : Solomon Roth, son ami de tou­jours, est assez âgé pour avoir con­nu le monde ante-apoc­a­lyp­tique. Il lui a trans­mis le respect de l’écrit dans un monde où l’or­dre oral est roi (l’ap­pel polici­er comme la pub­lic­ité) ; il lui per­met aus­si l’émer­veille­ment devant une entrecôte, une feuille de salade… et les paysages d’an­tan. Dans un monde où l’en­ne­mi est le per­son­nel et la norme le statu­taire, un sur­saut a lieu. C’est celui-ci que filme en pre­mier lieu Richard Fleis­ch­er : s’il est pré­cis dans la pein­ture dystopique, il suit avec une vis­i­ble pas­sion son per­son­nage prin­ci­pal, il le libère en en faisant un sujet exis­tant en dehors de l’esclavage autori­taire dont il est, comme les autres, la vic­time.

Nom­bre de cri­tiques à la sor­tie du film en 1973 ont reproché à Soleil vert son manque de vraisem­blance. Peut-être était-ce une façon de lui reprocher la rel­a­tive sobriété formelle faisant face à la bru­tal­ité du pro­pos. Ou était-ce la prox­im­ité du syn­crétisme poli­tique fic­tion­nel de 2022 entre nazisme, com­mu­nisme et cap­i­tal­isme monop­o­lis­tique ? Quar­ante plus tard, Soleil vert ne sem­ble pour­tant pas fané, grâce à cette sobriété, mais aus­si grâce à cette ver­tig­ineuse capac­ité à filmer l’essen­tiel, à met­tre face à face le plaisir futile faisant de l’homme un être de chair et de sen­sa­tion et la plus immonde immoral­ité le réduisant à une espèce ani­male d’in­stinct et de soumis­sion à l’or­dre hiérar­chique.