Si l’on reproche sou­vent aux acteurs et actri­ces de se lancer dans des van­i­ty projects (lit­térale­ment des « pro­jets van­i­teux », soit des films entière­ment mon­tés pour eux, sou­vent ban­cals voire car­ré­ment ratés), qui n’ont pour seul objec­tif que de sat­is­faire un caprice artis­tique répon­dant essen­tielle­ment à un souci d’image, les cinéastes ne sont pas pour autant à l’abri de cet épiphénomène. Jon Favreau, réal­isa­teur des deux pre­miers Iron Man et du cat­a­strophique Cow­boys et envahisseurs, en apporte une preuve sup­plé­men­taire avec #Chef, petite comédie pas déplaisante mais dont l’opportunisme fla­grant empoi­sonne chaque scène et con­fère à l’ensemble un arrière-goût franche­ment désagréable. Tout y est : le sujet archi-ten­dance pour mag­a­zine de société (la mode de la gas­tronomie de rue et des food trucks), le traite­ment façon pastille vidéo truf­fée d’effets faciles et anglé comme dans un reportage télé (le com­merce à l’heure du web 2.0), le cast­ing tape-à‑l’œil peu­plé de copains pres­tigieux (en tête, Robert Downey Jr et Scar­lett Johans­son, échap­pés de leurs cos­tumes de super-héros, mais aus­si Dustin Hoff­man pour le pres­tige old school), et la dou­ble cas­quette réalisateur/acteur prin­ci­pal pour Favreau, soucieux de revenir à un ciné­ma plus intimiste lui per­me­t­tant d’exprimer pleine­ment sa palette créa­tive – ça, c’est pour l’argument mar­ket­ing, impa­ra­ble pour assur­er la pro­mo du film.

Instafilm

#Chef tran­spire telle­ment des obses­sions de son époque qu’il sera amu­sant de le revoir dans une petite dizaine d’années, tant il est évi­dent qu’il paraî­tra épou­vantable­ment daté. Pour l’heure, si la trame scé­nar­is­tique, bal­isée comme une autoroute, est à périr d’ennui, force est de recon­naître que l’emballage est suff­isam­ment bien char­p­en­té pour se laiss­er regarder avec un mélange d’écœurement… et de fas­ci­na­tion. Favreau nous entraîne dans le quo­ti­di­en du chef d’un restau­rant réputé (incar­né par le réal­isa­teur lui-même) qui, lassé des com­pro­mis exigés par le pro­prié­taire de l’établissement, rend son tabli­er et se lance dans la restau­ra­tion de rue, retrou­vant ain­si la lib­erté et la créa­tiv­ité qu’il avait per­dues. Autour de ce canevas archi-rebat­tu, Favreau, égale­ment scé­nar­iste du film, brode une réflex­ion autour de la crise de la quar­an­taine (son héros, divor­cé et papa d’un jeune garçon, va prof­iter de ce nou­veau départ pour renouer des liens avec ses proches) et glisse au pas­sage un petit com­men­taire com­plaisant sur l’importance des réseaux soci­aux dans le suc­cès d’une entre­prise. La réus­site aujourd’hui se mesure à l’aune de la pop­u­lar­ité et du bouche-à-oreille que les Twit­ter, Insta­gram et autres Vine offrent gra­tu­ite­ment aux plus malins, et Jon Favreau entend bien démon­tr­er, à coups de trou­vailles visuelles incrustées dans le champ comme autant de pubs inva­sives sur une vidéo YouTube, à quel point #Chef (le hash­tag de cir­con­stance dans le titre a été rajouté par le dis­trib­u­teur français) est un film bien dans son temps – on s’attend presque à voir sur­gir un flash­code dans un coin de l’écran pour acheter la BO du film sur iTunes.

Matière grasse

Cette obses­sion du film comme cap­sule tem­porelle, pas inin­téres­sante en soi, trou­ve ses lim­ites dans la tiédeur du pro­pos, qui vante les mérites d’une vie affranchie des con­traintes imposées par un cap­i­tal­isme frileux, mais se prend les pieds dans une morale pous­sive. Vivre ses rêves, accorder le monde dans lequel on évolue selon ses désirs et y trou­ver son équili­bre… pour mieux se réc­on­cili­er avec son ex-épouse et son enne­mi juré, et trans­met­tre à sa progéni­ture le sens du devoir et du tra­vail bien fait : Jon Favreau a telle­ment pris soin de ne froiss­er per­son­ne qu’on se deman­derait presque si son per­son­nage ne va pas finir par se faire enlever ses tatouages, au cas où cela cho­querait la mamie au qua­trième rang dans la salle. Restent de jolis (et très nom­breux) plans sur les bons petits plats pré­parés par le héros et ses acolytes, agré­men­tés le plus sou­vent d’une BO épicée et chaloupée comme une sal­sa cubaine. Ce sont peut-être finale­ment les seuls moments du film où la ten­ta­tion et le plaisir résis­tent à la cul­pa­bil­ité et au for­matage.