Une comé­di­enne con­fir­mée retrou­ve la pièce de ses débuts, mais pas son rôle. Une jeune actrice sème le doute dans les con­vic­tions de son aînée. Une assis­tante sus­cite le trou­ble de sa patronne. Voy­age en ape­san­teur dans les méan­dres de la créa­tion, du jeu et des pul­sions humaines, entre rêve et réal­ité. Olivi­er Assayas renoue avec un ciné­ma auto-réfléxif déjà exploré pour Irma Vep (1996) et sonde cette fois-ci les états d’âme et les con­tra­dic­tions des actri­ces, face à cet art qui fige le temps sans l’empêcher de s’écouler vrai­ment.

Boucler un film

Film dialec­tique, Sils Maria tri­cote plusieurs niveaux de réal­ité (et/ou de fic­tion) : les échanges com­plices entre Maria Senders (Juli­ette Binoche) et son assis­tante (Kris­ten Stew­art), la pré­pa­ra­tion de la pièce de feu Wil­helm Mel­chior (ombre mas­cu­line de l’absence) et le tra­vail sur scène avec la jeune Jo-Ann (Chloë Grace Moretz). Dans ce réc­it aux dimen­sions poreuses, le jeu est per­ma­nent, la répar­ti­tion des rôles loin d’être évi­dente, la mise en abyme enivrante. Maria Enders aban­donne le rôle de la jeune Sigrid au prof­it de Jo-Ann, pour endoss­er celui d’Helena, femme mûre, boulever­sée dans la pièce par l’énergie de l’ambitieuse et vénéneuse jeune femme jusqu’à la mort. Le tra­vail de pré­pa­ra­tion ramène l’actrice à ses débuts sans pour autant lui offrir la cure de jou­vence espérée. Dans l’écrin naturel de Sils Maria, point cul­mi­nant des Alpes suiss­es prisé par Niet­szche comme lieu d’élévation artis­tique et intel­lectuel, la boucle se fait tour­bil­lon et le des­tin d’Helena se con­fond avec celui de Maria, même si sa Sigrid n’est pas celle qu’on croit. Dans le berceau de l’éternel retour, la donne a changé et les polar­ités s’avèrent mou­vantes, comme les nuages ser­pentins de ce ciel où les phénomènes météorologiques con­finent au fan­tas­tique. Il faut du temps pour déploy­er cette boucle com­plexe et Olivi­er Assayas le prend, au risque d’une langueur par­fois pesante.

Éprouver le temps

Réflex­ion sur le temps, son écoule­ment intariss­able et son accep­ta­tion inévitable, Sils Maria est de fait une oeu­vre de ciné­ma. Assayas y met en scène des comé­di­ennes sur le plateau d’un théâtre – art de la per­for­mance éphémère et donc du sou­venir –, pour mieux par­ler de ciné­ma – art illu­soire d’un temps à jamais maîtrisé et figé. Le cinéaste explore l’importance étouf­fante du temps dans l’identité même d’une actrice, dont le corps et la psy­ché con­stituent un spec­ta­cle changeant, inscrit dans la durée. Mais il creuse aus­si le sil­lon d’une réflex­ion sur l’objet « film » en lui-même. Voir un film, c’est éprou­ver le temps de ses pro­pres sou­venirs ciné­matographiques, c’est raviv­er les brais­es d’une mémoire aujourd’hui brouil­lée par l’accumulation d’images et de sons, en prove­nance des salles de ciné­ma mais aus­si des écrans mul­ti­ples peu­plant notre quo­ti­di­en. Dans un monde où tout va de plus en plus vite, où les faits s’évanouissent dans le temps de leur exé­cu­tion, où les mots meurent dès qu’ils sont pronon­cés, dans un univers hyper con­nec­té où la vérité est un mythe bâti par tweets, le réal­isa­teur de Demonlover (2002) con­stru­it un bloc méta­physique, sculp­té de résur­gence et de cita­tion. L’auteur de Con­ver­sa­tion avec Ing­mar Bergman y con­voque le spec­tre de Per­sona par l’intermédiaire de ses per­son­nages, présents et absents. Alors que le sou­venir d’Iden­ti­fi­ca­tion d’une femme (M. Anto­nioni, 1982) n’est pas loin, la fil­i­a­tion avec Eve (Joseph L. Mankiewicz, 1950) s’affirme au fil des séquences dans la con­struc­tion du réc­it comme dans l’emploi des fon­dus au noir – autant résur­gence styl­is­tique d’un genre qu’effet écranique pour simuler le mou­ve­ment d’une paupière à la recherche d’un sou­venir.

Révéler des énergies

L’élégance plas­tique de Sils Maria vient dévoil­er la force d’interprètes mis­es en scène avec une grande pré­ci­sion. Si le film inter­roge la vio­lence des désirs féminins (d’être, de demeur­er, de devenir, de pos­séder…), il expose aus­si le désir déli­cat d’un cinéaste pour ses actri­ces. Le film est certes né de l’envie de Juli­ette Binoche de tra­vailler avec lui : six ans après L’Heure d’été et trente ans après Ren­dez-vous, réal­isé par André Téch­iné et écrit par Assayas. Binoche, vingt ans, y jouait alors une jeune comé­di­enne, une autre Sigrid…. La boucle n’en finit pas de tourn­er dans ce métafilm pro­téi­forme. Enfin, Sils Maria révèle le poten­tiel sub­til de Kris­ten Stew­art, que cer­taines de ses inter­pré­ta­tions pour le ciné­ma indépen­dant lais­saient devin­er (revoir Wel­come to the Rileys). Olivi­er Assayas, loin du démi­urge kéchichien, laisse éclore une énergie brute dans un film dense, épais, par­fois pesant, mais tou­jours enivrant.